Une station orbitale à la dérive, le cosmonaute panique; les lumières rouges clignotent dans l’air qui se raréfie, son tuyau crache une fumée épaisse, il disparaît dans le vide astral. «Coupez! Eh gros, t’es trop bien tombé!» Le cosmonaute se relève de la planche à roulettes qui visait à simuler l’apesanteur, il enlève son casque de moto repeint, des LED sont ajustées à sa tenue de plongeur, il a des vieux baladeurs MP3 accrochés sur le torse pour faire technologique, il transpire alors qu’il gèle dehors: «Vous me torturez les gars!»

C’est un tournage de clip, il est presque minuit, on continuera jusqu’à l’aube s’il le faut. Emral, le petit des frères Kadriov, 20 ans, veste en jeans, saisit la caméra des mains de son frère Birdjan, le grand des frères Kadriov, 23 ans, veste en jeans. Il s’avance vers la table ronde, pleine de chips, où il connecte son ordinateur, insère directement le plan qui vient d’être tourné dans la machine, en colore les teintes et les textures, pour se rassurer: «On vérifie tout de suite si ça colle avec ce qu’on a déjà mis en boîte. On avance comme ça, à l’arrache, de scène en scène.»

Brouillard sulfuré

On voulait en avoir le cœur net. Un ou deux ans que les clips signés de la compagnie Exit Void, des frères Kadriov en particulier, marquent le paysage hip-hop romand. Chez Makala, ils façonnent des gangstérismes à la californienne, avec des flous sur les côtés (Hitman Go), des cadres photographiques, une fausse simplicité aux lumières trahies (Sergueï Diop); la société travaille aussi pour Rounhaa (R sans R), dans d’intenses plans-séquences circulaires. En gros, Exit Void se taillait une petite réputation d’amoureux des couleurs glauques, de la postproduction outrancière, et trahissait une tendance à mettre du cinéma au cœur des vidéos musicales.

Et puis, fin janvier, est arrivé Headshot du rappeur genevois Slimka. Un pas très au-dessus, dès le premier plan au brouillard sulfuré. Une esthétique de film noir jaune, les arts martiaux, des sous-titres en japonais, des incrustations de femmes géantes en hologramme, des lumières chaudes, des mouvements fluides, des sabres, des références aux films coréens et à David Fincher, on voit à l’intérieur du buste de Slimka comme en radiographie, c’est si beau et si maîtrisé qu’on ignore qui d’autre est capable de faire ça de ce côté-ci du monde.

On imaginait déjà qu’Exit Void, c’était un gros truc avec plein de pognon et de matériel. Et puis on arrive, un soir d’hiver pandémique, dans les serres du Centre de formation professionnelle nature et environnement à Lullier, devant une bande d’amis d’enfance qui n’ont comme argument que quelques boîtiers d’appareil photo et des objectifs, un vieil ordinateur qui patine, un rail de travelling semi-professionnel. Et surtout mille idées à la seconde qu’ils appliquent sans jamais s’engueuler ni savoir qui, dans cette aventure, aura le dernier mot.

«Faire illusion»

Le cosmonaute reconnecte l’aspirateur de chantier qu’il porte dans le dos et qui est une réplique convaincante, dans la pénombre, d’un respirateur spatial. Le cosmonaute s’appelle Dyno 274, c’est un rappeur lausannois qui aime le vieux son et patine ses textes depuis l’âge de 14 ans; il a remporté le tremplin du festival Transforme qui produit donc son clip. La seule contrainte, puisque Transforme est une manifestation qui cherche notamment à valoriser la formation professionnelle: tourner dans cet espace excentré, une école d’horticulture, dont les parois vitrées et la tuyauterie brutaliste ont généré chez les réalisateurs des fantasmes de tragédie cosmique.

«C’est vraiment un bon jour, les gars. La machine à fumée, elle fait pas chier.» Dyno 274 n’a pas discuté le scénario qu’Exit Void lui a amené: «J’avais vu les clips de Makala et Slimka, je leur fais confiance.» C’est l’histoire d’un cosmonaute qui flotte au-dessus de Mars, pas grand-chose à voir avec la chanson, qui parle surtout d’un amour perdu sur un rythme presque chaloupé. Emral Kadriov: «En fait, il y a quand même un point commun, c’est une métaphore de la solitude. On travaille toujours comme ça pour nos clips. On se dirige vers des univers qui nous passionnent et nous inspirent. Ici on a pensé aux films Interstellar ou Seul sur Mars.

Il faut que Dyno se suspende à une échelle, elle-même étendue entre des tables superposées deux par deux, puis qu’il remue ses pieds dans l’air au prix de souffrances qu’il tait: «Les gars, je me nique les mains.» Ils filment le bas puis ensuite le haut, et recolleront les deux parties du corps en postproduction. «Ça devrait faire illusion.» Chacun met la main à la pâte, Allison Lugon, long mannequin d’origine jamaïcaine, place la caméra. Alessandro Bucolo s’inquiète des lumières, puis du pique-nique, puis du jeu d’acteur: «On fonctionne ainsi, sans rôle prédéterminé.»

De Hitchcock à Fincher

Ils se connaissent depuis toujours. Alessandro, encore adolescent, voulait devenir Tom Cruise. Il invitait ses potes, les frères Kadriov, pour tourner des courts métrages dans le quartier genevois des Minoteries. «Je faisais toutes les cascades, j’essayais de reproduire les coups de pied des films asiatiques, on posait un matelas pour éviter de me tuer. J’ai quand même luxé mon épaule en ratant un périlleux arrière, je me suis déchiré les ligaments du poignet ou écrasé les coussinets de mes talons. Oui, apparemment on a des coussinets dans les talons.»

Birjan est cinéphile, il donne des films à voir à sa bande: La Mort aux trousses, Fight Club, Irréversible, puis ils essaient ensemble d’en reproduire des plans, sans avoir jamais étudié davantage que des tutoriels de cinéma. Le seul qui se forme, c’est Alessandro, qui apprend la comédie au Conservatoire. Les autres se diplôment à l’usage. Ils sont l’incarnation pleine de grâce d’une génération qui bénéficie en plein de la démocratisation des technologies et d’un certain esprit d’entreprise. Ainsi, ils apprennent à monter des travellings sur un étendoir à lessive et plus de six ans après, ils ont gardé cet esprit exactement.

Les frères Kadriov sont nés en Macédoine du Nord: «Oui c’est pour ça qu’on ressemble à des personnages de Kusturica.» Leur mère, qui est capitale dans cette odyssée, a accepté de leur financer une caméra, de les laisser arrêter l’école, puis de nourrir tous les passants dans la ruche extatique qui leur sert d’appartement. Il y a toujours un rappeur qui dort par terre, comme Makala, un fidèle qui les a engagés pour son Radio Suicide Show au début 2020, et qui ne les lâche pas quand il s’agit de finir un montage.

Ils ont baptisé leur société Exit Void, «parce qu’on vient du néant, on est partis de rien», explique Emra, personne ne nous attendait dans le cinéma, on n’y connaît personne, et on se construit petit à petit». Ils fabriquent des clips parce que les musiciens, pour l’instant essentiellement de la scène hip-hop, les ont remarqués et que, pour quelques milliers de francs, ils peuvent faire impression. Mais on sent bien, dans chacun de leur plan, qu’ils visent à terme le cinéma. Pour l’heure, ils ne refusent rien: «On est œcuméniques.» Ils acceptent des contrats de Red Bull, de Schweppes ou de Smirnoff, entre deux clips.

Inspirer les gens d’ici

Morgan Nkule arrive avec un spray antibuée pour la visière du cosmonaute. Il fait partie de membres permanents du collectif – ils sont sept ou huit au total. Ils ont pris l’habitude de travailler toute la nuit, dans leur studio de La Praille ou chez la mère Kadriov. «Surtout, quand on finissait le clip de Slimka», précise Birdjan, je crois qu’on a travaillé des tonnes de nuits blanches d’affilée.» Ils ont beaucoup misé sur ce clip dont ils voulaient qu’il serve de carte de visite: «On avait en tête un magnum opus», s’amuse Emran, on a tellement bossé sur les effets spéciaux, c’était presque un travail à la chaîne. Quand on voit le résultat, on est trop fiers.»

Les chiffres et les commentaires sur YouTube parlent pour eux. Exit Void reçoit depuis la sortie de Headshot tout un tas de propositions de France ou de Suisse. Ils ont réalisé plus de 80 projets vidéo l’année dernière, ils veulent doubler la mise cette année et bientôt réaliser leur 18e vidéo musicale. «On nous disait qu’il fallait bouger en France. Nous, on veut être pionniers à Genève et que les Parisiens doivent venir en Suisse pour qu’on les clippe. On aimerait inspirer les gens d’ici. La capacité à faire sans attendre qu’on nous laisse faire.»

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