«La Nouvelle Comédie, c’est aujourd’hui»

Scène Hervé Loichemol voit son contrat à la tête de la maison genevoise prolongé de deux ans

Il annonce l’ouverture de deux nouvelles salles destinées à préparer l’avenir

Deux ans de plus. Hervé Loichemol dirigera la Comédie jusqu’en 2017. Il a demandé à la Fondation d’art dramatique – l’organe qui chapeaute l’institution – une prolongation de son contrat, et l’a ­obtenue. Son mandat s’achèvera quand naîtra la Nouvelle Comédie, sur le site de la gare des Eaux-Vives. Ce complexe tout de verre et d’élégance est attendu par toute une profession. «Mais la Nouvelle Comédie, c’est déjà aujourd’hui», affirme celui qui a succédé à Anne Bisang en 2011.

Enthousiasme excessif? Pas sûr. Hervé Loichemol a essuyé les coups. Après une première saison chaotique, selon ses termes, un renouveau est sensible depuis l’an passé. Et s’il en fallait des preuves, janvier et février les fourniraient: Ajax et Œdipe roi dans la version de Wajdi Mouawad ont frappé; tout comme Shitz, comédie dévastatrice de l’Israélien Hanokh Levin montée par Hervé Loichemol lui-même. Nouveau départ? Peut-être. Mais comment se traduit-il?

Hervé Loichemol: La Comédie ne fonctionne plus comme avant. Elle dispose désormais de trois salles: la grande salle, le studio Claude Stratz et le studio André Steiger. Ce qui nous permet d’offrir un programme plus varié, d’augmenter le nombre de représentations par saison, de jouer le même soir deux spectacles, comme en janvier, lorsque nous proposions au public de passer de Récits de femmes à Shitz. C’est important pour le public et pour les équipes du théâtre, qui se préparent ainsi à faire face aux exigences de la Nouvelle Comédie.

Le Temps: Mais il faut aussi un élan artistique. N’a-t-il pas manqué au départ?

– Mon premier spectacle a certes rencontré des problèmes [Minna von Barnhelm ou La Fortune du soldat, en novembre 2011] mais, depuis un an, nos créations marchent mieux. On ne paie pas, on ne paie pas! de Dario Fo et Les Mains sales de Jean-Paul Sartre ont été, au printemps passé, de grandes réussites publiques et critiques. De même, en octobre, Siegfried nocturne, cette création sur une musique de Michael Jarrell et un texte d’Olivier Py.

– La Comédie souffre d’une désaffection du public. Quelle est votre politique pour le reconquérir?

– C’est un problème qui se pose à tous les théâtres, hélas, et qui est ancien à la Comédie. Les causes en sont multiples, mais on pourrait parler des pratiques du public qui ont beaucoup évolué. On s’abonne moins et on se décide souvent au dernier moment. Nous devons donc rester inventifs, veiller à la qualité de nos productions et aller à la rencontre du public. Un exemple? Chaque saison, nous proposons un spectacle qui tourne dans des lieux inattendus du Grand Genève – maisons de quartier, foyers, cours d’école – avant d’être accueilli chez nous. Cette année, Récits de femmes, mis en scène par Michele Millner a connu un grand succès. La Comédie est le théâtre de l’agglomération. La Nouvelle Comédie aura cette mission: s’adresser à un public régional, qui viendra de loin parfois. Construite sur une gare, elle se retrouvera dans un nœud de communication. Tout un symbole.

– Estimez-vous que la Comédie rayonne suffisamment aujour­d’hui?

– Il y a un écart entre la réalité de la Comédie et l’idée que nous en avons. Quand, par exemple, Benno Besson a pris la direction de la Comédie en 1982, il a réussi un coup de maître avec son spectacle L’Oiseau vert. Mais toutes les créations qui ont suivi n’ont pas eu le même éclat. Il faut donc se méfier des raccourcis. Cet écart est en train de se résorber. ­La dynamique actuelle conforte ce sentiment de renouveau.

– Mais, aujourd’hui, quelle est l’identité de la Comédie? Doit-elle défendre les classiques en priorité ou les textes contemporains?

– Anne Bisang a voulu, dès le début de son mandat en 1999, faire une place importante aux auteurs d’aujourd’hui. C’est une orientation conforme à ce qu’on peut attendre d’une maison qui prétend être un lieu de création. Nous devons défendre et le répertoire et le contemporain. Ne pas choisir uniquement Molière, Shakespeare ou Marivaux comporte des risques, mais c’est la condition d’une dynamique.

– La Comédie est moins présente à l’étranger que par le passé, si l’on songe par exemple aux tournées européennes de certains spectacles de Benno Besson. Pourquoi?

– Vous avez raison. Et le talent de Benno Besson n’y était pas pour rien. Mais la situation est très différente. Dans les années 1980, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, les subventions culturelles avaient considérablement augmenté et la France était devenue un excellent marché. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Par ailleurs, comme je refuse ce qu’on appelle les renvois d’ascenseur – j’accueille ton spectacle à condition que tu accueilles le mien –, cela limite, à court terme, les possibilités de circulation de nos productions. A court terme seulement.

– La tournée, mission impossible?

– Pas du tout. Les Mains sales, On ne paie pas, on ne paie pas! tournent la saison prochaine. Siegfried nocturne la saison suivante. Il faut aussi nouer des partenariats solides avec d’autres maisons, ce que nous faisons, avec Colmar et Aubervilliers, entre autres.

– La Nouvelle Comédie devrait voir le jour en 2018, selon les prévisions les plus optimistes. Mirage?

– Ça ne peut pas l’être, ça ne doit pas l’être. Nous n’avons pas le choix. Le bâtiment actuel n’est pas adapté aux exigences et aux besoins des artistes. Les pratiques théâtrales ont beaucoup évolué en trente ans. Elles accordent une place plus importante à l’image, à la sonorisation, à des dispositifs scénographiques souvent complexes ou lourds. Notre scène actuelle ne nous permet pas de répondre à cette évolution. Vous n’imaginez pas le nombre de productions que nous ne pouvons pas accueillir! Si la Nouvelle Comédie ne devait pas se faire, autant renoncer à l’existence de la Comédie.

– On vous sent très investi. Pourquoi avoir annoncé, avant même la prise de vos fonctions, que vous ne dirigeriez pas la Nouvelle Comédie?

– Il n’est pas bon qu’un directeur reste trop longtemps à la tête d’une maison. Je suis très admiratif d’un Patrice Chéreau qui a su passer le relais quand il dirigeait le Théâtre des Amandiers de Nanterre. Philippe Morand a eu une attitude exemplaire au Poche. De même, François Rochaix au Théâtre de Carouge. Il a transmis le flambeau à Jean Liermier et a tout fait pour que la transition soit heureuse. S’accrocher à un fauteuil n’est pas la meilleure façon de construire l’avenir.

– Comment définiriez-vous ­la Comédie actuelle?

– C’est un laboratoire du futur. Nous expérimentons d’autres modalités de travail. Je vous donne un exemple. Nous n’avons pas les moyens en Suisse romande d’entretenir une troupe à demeure comme en Allemagne. J’ai néanmoins constitué, cette saison, un noyau de comédiens qui jouent dans plusieurs spectacles et bénéficient de contrats de longue durée. D’accord, nous n’avons pas les ressources des scènes allemandes, mais nous refusons la logique de précarité à la française. Nous essayons donc une voie médiane.

– Qui êtes-vous comme directeur?

– Notre équipe comprend 25 personnes et je crois pouvoir dire qu’il règne entre nous beaucoup de respect, de complicité et de liberté. Quant à moi, je crois à ce que je fais, donc je doute. Contrairement à certaines apparences, je suis plutôt réservé, on ne me voit pas arpenter les plateaux télé, ni squatter les médias, je ne salue pas aux premières. Ce n’est pas une posture. Je fais juste mon métier, avec passion et humilité, j’espère.