Ce ne sera pas Omar Porras, Jean Liermier, Fabrice Melquiot, Anne Bisang. Ce sera peut-être Sandrine Kuster, Joan Mompart, Dorian Rossel, Lorenzo Malaguerra ou Frédéric Polier. Ça bourdonne autour de la Nouvelle Comédie, cette ruche qui verra le jour dans le quartier genevois des Eaux-Vives à l’automne 2019. Avec ses deux salles ultra-modernes, ses ateliers, elle attise les ambitions en Suisse et au-delà. Le 31 juillet, les prétendants devront avoir déposé leurs dossiers auprès de la Fondation d’art dramatique (FAD), qui veille sur le destin de l’institution. Mais déjà, Le Temps a débusqué les ambitions, dressé une carte des possibles artistiques et tactiques à la tête de la future maison à vocation européenne, dont le budget de fonctionnement dépassera les 12 millions.

Ils se lancent

Sandrine Kuster et Joan Mompart. Le ticket est stimulant. Dans leur domaine respectif, la programmation pour elle, la création et la diffusion pour lui, ces deux personnalités ont fait la preuve de leur efficacité. Directrice de l’Arsenic à Lausanne depuis 2003, Sandrine Kuster a su défendre une ligne audacieuse pour cette salle dévolue aux expressions contemporaines. La jeune quinquagénaire arrive au terme de son mandat fin juin 2017, pile au moment où s’ouvre le poste de directeur de la Nouvelle-Comédie. Joli clin d’œil de la providence. Quant à Joan Mompart, il est ce metteur en scène généreux dont les fables sociales ravissent les âmes et remplissent les salles, locales et internationales. «On se positionne comme des gens du cru, mais on ne prône pas la préférence régionale», déclare avec noblesse Sandrine Kuster.

Dorian Rossel. Il a beaucoup d’atouts. D’une part, c’est un metteur en scène de qualité qui brille dans les adaptations de bande-dessinée, romans, films et récits de voyage. D’autre part, le quadragénaire lancé sur les routes françaises par René Gonzalez, alors directeur de Vidy-Lausanne, a développé une grande pratique des institutions. L’an dernier, sa compagnie a joué 150 fois à l’étranger, un chiffre qui témoigne de sa notoriété et de sa capacité à gérer une équipe dépassant soixante collaborateurs. «Les axes forts de mon projet? Faire profiter la création locale de ce réseau international et la faire rayonner. Et aussi que les grandes figures programmées rencontrent et travaillent avec les artistes d’ici.»

L’artiste, qui se présente avec un directeur adjoint gérant un «lieu reconnu à l’international», enjoint la FAD à dépasser l’éternel complexe d’infériorité romand. «Mon ami Fabrice Murgia, 33 ans, vient d’être nommé directeur du Théâtre national de Belgique. Genève a l’occasion de faire confiance à un de ses artistes en pleine progression, qu’elle ne rate pas le coche!»

Ce n’est pas Lorenzo Malaguerra, autre quadragénaire, qui dira le contraire. Directeur du Théâtre du Crochetan, à Monthey, le Genevois monte ces jours à Séoul une version coréenne de Roberto Zucco de Koltès. Son projet repose sur la diffusion et sur l’implantation du théâtre dans le quartier, en lien avec les autres salles des Eaux-Vives, comme Am Stram Gram et l’Association pour la danse contemporaine.

Et encore? Ce duo, intéressant et insolite: Eric Devanthéry, directeur du Théâtre Pitoëff, à Genève, et Yvan Rihs, metteur en scène au souffle littéraire. Leur singularité? Une co-direction artistique, formule inédite par rapport à l’habituel tandem artiste et administrateur. Enfin, directeur du Théâtre du Grütli, Frédéric Polier, adepte d’un théâtre populaire de qualité, figure parmi les soupirants.

Ils déclinent

On les imaginait entrer dans la danse. Ils resteront sur le banc. Omar Porras, patron du Théâtre Kléber-Méleau depuis un an, a beau avoir marqué de son empreinte la vie théâtrale genevoise avec le Teatro Malandro. Il veut se consacrer aujourd’hui au développement du TKM. Jean Liermier, lui, brille à la tête du Théâtre de Carouge qui sera reconstruit d’ici à 2020. Il veut faire vivre ce nouveau bâtiment. Candidat en 2010 à la direction de la Comédie, Philippe Macasdar, lui, reste fidèle au Théâtre Saint-Gervais.

Parce qu’il insuffle une formidable vitalité au Théâtre Am Stram Gram, scène jeune public, certains misaient sur Fabrice Melquiot. Là aussi, c’est non. «J’ai beaucoup à accomplir ici. Mais vu la proximité d’Am Stram Gram avec la Nouvelle Comédie, celle aussi de l’Association pour la danse contemporaine et de l’Orangerie, on peut imaginer des synergies intelligentes.» Un quartier du théâtre en somme. Vous noterez la belle idée.

Et Mathieu Bertholet, cet enthousiaste aux idées claires qui ne jure que par les écritures contemporaines au Poche? C’est encore non. «Le cahier des charges n’est pas assez audacieux. Pourquoi n’avoir pas réservé la Nouvelle Comédie à la création? Le nouveau Théâtre de Carouge, lui, sera idéal pour l’accueil des grands spectacles européens.»

Maya Bösch, elle, aurait fait une candidate de feu. Dans les années 2000, elle transforme avec Michèle Pralong le Théâtre du Grütli en laboratoire de formes. «Mes projets artistiques m’accaparent», confie-t-elle. Autres figures, Denis Maillefer, ancien co-directeur des Halles de Sierre et Oscar Gomez-Mata, patron de l’Alakran, déclinent.

Ils hésitent

Il a une griffe à lui. A la tête de l’Orangerie, l’acteur et metteur en scène Valentin Rossier trace un sillon souvent brûlant. «Il se peut que je postule, l’enjeu est passionnant. Il faudra que cette nouvelle maison soit ouverte à toutes les formes, à la danse contemporaine notamment.» Ancien bras droit de Luc Bondy au Théâtre de l’Odéon à Paris, patron naguère de la Kaserne de Bâle, Eric Bart pourrait se lancer. «En 1987, j’étais assistant de Matthias Langhoff et je me souviens du souffle d’utopie qu’a soulevé son projet pour une nouvelle Comédie. Aujourd’hui, nous y sommes, enfin. Si je suis candidat, ce ne sera pas en tandem avec un artiste, mais comme intendant. La Nouvelle Comédie devrait développer des liens avec toute la Suisse.»

La tentation d’Olivier Py

La question qui brûle les lèvres à présent: faut-il miser sur un prophète d’ailleurs ou sur un enfant du pays? «Peu d’entre nous me semblent avoir les épaules pour diriger une telle institution, note le metteur en scène José Lillo qui n’est pas candidat. Non qu’on soit moins bon, mais les directeurs des grandes maisons n’ont pas le souci de favoriser la relève. Alors je crains qu’il faille chercher ailleurs et ça peut être très bien aussi.» Un certain nombre d’artistes, d’Omar Porras à Oskar Gomez-Mata, ont pourtant montré ces vingt dernières années qu’ils étaient capables de faire vivre des entreprises artistiques et de les exporter. «Il ne faudrait pas qu’on mise sur une vedette parce que ça rassure, observe Maya Bösch. Un directeur peut se former en quelques mois.»

Et l’hypothèse Olivier Py, actuel directeur du Festival d’Avignon? Dans un entretien récent au Temps, il avouait être très intéressé par la Nouvelle Comédie, mais privilégier Avignon, pour lequel il a sollicité une prolongation de son mandat. «Il ne pourra cumuler les deux fonctions comme certains l’ont envisagé», note un observateur.

Un grand nom ravirait certes les politiques. Mais il faudra qu’il incarne une rupture. Ancien directeur du Forum Meyrin, Mathieu Menghini a présidé le groupe de travail qui a planché sur les missions de l’institution. Il ne veut fermer aucune porte. «L’élu devra avoir une conscience de la réalité culturelle de toute la région mais, incité par la tradition de Genève, révéler une inquiétude pour le monde. Il peut donc être suisse ou étranger et dans ce dernier cas français mais aussi bien anglais, belge ou – pourquoi pas! – iranien.»

Le 31 juillet, la FAD saura qui postule – une trentaine de dossiers sont attendus. Quatre experts appuieront sa commission. «Nous ne divulguons pas leur identité, pour qu’ils ne subissent pas de pression, souligne Thomas Boyer, le président de la fondation. L’un a une vocation locale, l’autre nationale, les deux derniers ont une dimension internationale.» Le verdict est prévu pour décembre. «Si nous n’avons pas le bon candidat, nous relancerons un appel d’offres», précise encore Thomas Boyer. Certitude: l’automne sera bourdonnant.


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