Construction

Nouvelle Comédie de Genève: le coup de maître de deux outsiders

Les architectes Sara Martin Camara et Laurent Gravier ont remporté en 2009 le concours de la nouvelle Comédie, brûlant la politesse à 87 concurrents. Sur le chantier, le couple dévoile un rêve de théâtre

Sur l’escalier des gloires à venir, on a une vision. C’est le mois de septembre 2020 et on est pris dans la cohue des euphoriques, des acteurs en smoking, des notables pimpants comme des paons, des enfants rieurs du quartier. L’architecte Sara Martin Camara possède ce pouvoir: elle fait rêver.

Cet après-midi-là, on descend avec elle le grand escalier tout neuf de la future Comédie. Derrière nous, l’esplanade oblongue, ses flaques, son gloubi-boulga de cailloux, son entrelacs de poutrelles qui habillent les façades et obligent à courber la tête. C’est par cette place que la foule affluera dans vingt-quatre mois et c’est par ces marches qu’elle dégoulinera vers le bar et le vestiaire – en sous-sol, oui, ce qui est plutôt rare.

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Une migration à Genève

Sous nos espadrilles, à portée de doigts sceptiques, le théâtre n’est plus un songe, mais un vaisseau alangui où s’affairent une cinquantaine d’ouvriers. A l’instant, Laurent Gravier nous a rejoints. Il est marié à Sara, ils ont deux enfants, des projets qui débordent des cartables, une équipe d’une vingtaine de personnes réunies sous la bannière de FRES, le bureau qu’ils ont créé en 2004 à Paris d’abord, avant de migrer à Genève – ils ont conservé une antenne parisienne. Elle a l’acuité du merle, lui la placidité du héron.

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On les imagine agiles en tout, les pattes à l’aise dans le sable, des nuées dans les yeux. La Comédie qu’ils ont conçue, celle qui leur a valu le sacre d’un concours remporté en 2009 face à 87 concurrents, celle qui a bouleversé leur vie, présente cette double caractéristique: avec son profil crénelé, elle drague le ciel – Skyline est le nom du projet; elle s’étale aussi voluptueusement dans le sol.

Tous les métiers dans un bâtiment

Que ce navire posé sur une gare souterraine les happe, mieux, qu’il les consacre, l’Espagnole Sara Martin Camara et le Français Laurent Gravier ne pouvaient pas l’imaginer en ce jour de 2009 où ils se mettent à tracer d’une main baladeuse les contours d’un bâtiment qui pourrait bien être un théâtre. Ils ont 33-34 ans, des réalisations en France, des humeurs nomades partout en Europe, même si la Suisse ne fait pas partie de leur cartographie élective.

«Le concours avait le mérite d’être ouvert, ce qui permettait à des jeunes de se lancer, raconte Sara Martin Camara, mais nous ne connaissions pas Genève. Ce qui nous a attirés, c’est le cahier des charges qui stipulait qu’il fallait réunir tous les métiers de la scène, la menuiserie, la serrurerie, la peinture, etc., dans un seul bâtiment. Cette idée d’une manufacture, c’est très contemporain. Au même titre que cette volonté que le théâtre soit ouvert sur la vie des gens, pas une forteresse, mais une grande maison hospitalière.»

Un vertige à la Hitchcock

Mais vous avez entendu ce fracas? Une avalanche, non? C’est la centrale à béton qui régurgite sa nourriture dans un borborygme herculéen. On remonte l’escalier, traverse le hall, pénètre dans un giron colossal. Vous êtes dans la grande salle. Sa hauteur vous aspire. A main droite, une fosse et un plateau vaste comme un terrain de volley-ball. Vous levez les yeux et vous vous sentez acrophobe comme James Stewart dans Vertigo, le film d’Alfred Hitchcock. Pas question de chasser le papillon sur la passerelle, tout près du gril. A main gauche, une pente attend son gradin et ses fauteuils – quelque 500 sièges. «Vous voulez visiter la petite salle?»

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La bétonnière crache encore sa matière. Et Sara Martin Camara se souvient de ce jour où ils décident de s’établir à Genève. «Nous pensions gérer à distance les travaux, mais nous avons réalisé que c’était impossible. Il faut être présent tous les jours, le chantier est grand, nous n’en avons jamais géré de plus complexe. Un théâtre avec deux scènes, des équipements, c’est déjà ardu en soi. S’ajoute ici la proximité d’une gare et de trains qui nécessite des solutions innovantes pour lutter contre le bruit. Et puis nous sentons la pression, Genève attend ce théâtre depuis trente ans, il faut qu’il soit à la hauteur.»

Le couple déménage donc, avant même d’être sûr que le Grand Conseil genevois votera sa part du crédit de construction – quelque 45 millions approuvés le 29 janvier 2016 dans un climat de mélodrame. «Aujourd’hui, un théâtre, une bibliothèque, un musée doivent répondre à de nouvelles attentes. Ils doivent être désirables pour des publics qui auparavant ne se sentaient pas forcément concernés. C’est la raison pour laquelle notre projet prévoit une place importante au foyer, au restaurant. Et puis il y a cette autre demande: valoriser les artisans du spectacle, d’où la transparence. Il faut qu’on puisse voir comment le spectacle se fabrique.»

Sara Martin Camara est une fille des villes. Enfant, elle ne voit que ça, des édifices engendrer de nouveaux circuits. Ses parents, Rafael et Isabel, sont architectes à Malaga. A 14 ans, ce n’est pas les gratte-ciel qu’elle gravit pourtant, mais les pentes qu’elle dévale, sur des lattes, en fusée hispanique. Elle évolue au sein de l’équipe de ski nationale junior. «Nous ne sommes pas la Suisse, ce n’est pas si extraordinaire que ça…»

Déjà, elle sait qu’elle vouera sa vie à l’architecture. Elle a des admirations, le Portugais Alvaro Siza par exemple, «parce que son œuvre est poétique, parce qu’il a fait de grandes choses avec peu de moyens».

Livraison en février 2020

Mais quel est ce vide, là, à deux bonds de chamois? Devant nous, une immense cale rectangulaire. Tout autour, une coursive. C’est la deuxième salle, modulable selon les besoins des artistes, avec ses dessous qui devraient permettre des prodiges. «Quand nous travaillions sur le projet, nous avons beaucoup tourné autour du Centre Pompidou et du Centre quatre à Paris, mais aussi du Carré d’art à Nîmes, des lieux où les gens entrent, s’installent, échangent. Notre ambition est que ce bâtiment soit désirable.»

Sur l’esplanade, des gouilles et de petites crevasses paressent sous le soleil. Face à nous, le grand escalier de tout à l’heure. «Le chantier avance puissamment, nous devrions pouvoir livrer le bâtiment en février 2020 comme prévu», glisse Laurent Gravier. «Après, nous nous effacerons», dit Sara Martin Camara. Sous le ciel qui brûle, la bétonnière crache sa pierraille. On a alors une vision (bis): au-delà du fracas des jours, la promesse d’un grand soir.

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