C’est tout petit. Tant mieux. Une poignée de participants. Parfois dix. Ils enchaînent des mouvements de Pilates sur des tapis de sol ou à la barre. Des regards complices se croisent. L’enseignante se balade, corrige, encourage. Elle connaît les tensions et les limites de chacun de ses élèves. Logique; elle les suit plusieurs fois par semaine dans le nouveau centre Pilates & Moi, situé à la rue de Bourg de Lausanne. Les places sont limitées. Tout le monde ­babille un peu dans le vestiaire. Et ça plaît.

Ailleurs aussi. Car les centres urbains intimistes de remise en forme fleurissent un peu partout en Suisse romande. Ouvert fin 2011 dans une ancienne boutique de meubles exotiques sur la jolie rue du Midi lausannoise, l’Atelier Forme propose 15 cours hebdomadaires de renforcement musculaire, Pilates (renforcement mus­culaire très ciblé), zumba (un mélange de fitness et de danses latines) et body rolling à douze personnes. Se revendiquant anti-fit­ness de masse, le lieu mise sur la qualité des cours qui restent toutefois abordables (230 francs pour 3 mois ou 420 francs pour 20 cours). «Depuis les années 2000, la plupart des grands centres ne peuvent plus assurer un suivi individuel dans certaines disciplines, parfois violentes pour l’organisme. A force d’entendre les gens se plaindre de leurs douleurs articulaires, j’ai eu envie de proposer un endroit qui offre des activités axées sur la conscience et le respect du corps», explique cette ancienne cliente assidue des fitness.

Même approche à l’Alive Center créé dans une impasse veveysanne, en septembre dernier. Danse, Pilates et yoga rassemblent surtout des quadragénaires qui cherchent à se remettre au sport loin des machines cardio, dans un espace convivial où leurs enfants peuvent aussi faire quelques pas de danse d’éveil, dès l’âge de 3 ans. «Ici, les femmes se défoulent sur des chorégraphies sans peur de passer pour des ringardes. Chacune est guidée à son rythme. Ce n’est pas la performance qui compte», assure Roberta Singer, l’une des trois fondatrices.

Cette prise en charge plus individualisée cartonne aussi dans les hôtels de luxe. Au Grand Hotel Kempinski genevois, l’entraînement hebdomadaire de chaque membre dans la petite salle de ­fitness est suivi par le coach responsable, via un système informatique qui enregistre le parcours effectué.

Le CBE Concept Spa du Lausanne Palace met ses studios à la disposition d’instructeurs indépendants qui travaillaient auparavant pour des grands fitness, dès 25 francs le cours. La clientèle qui les a suivis profite ainsi des classes de zumba, de préparation au golf ou de yoga dans une atmosphère privilégiée, avec une qualité d’encadrement propre à un cinq-étoiles. Des pommes, du thé bio, des serviettes de bain et des produits cosmétiques à disposition, on en trouve aussi au Willow Stream Spa de Montreux ou dans le Io Soin de Soi, mini-fitness urbain du quartier du Flon.

En marge des systèmes d’abonnements ou des cours à la carte, certains hôtels proposent aussi des cures de remise en forme sur une semaine ou plusieurs mois qui combinent un entraînement sportif individuel avec des soins minceur au spa. Le Beau Rivage Palace de Lausanne va même plus loin en organisant dès ce printemps des entretiens avec le spécialiste de chrono-nutrition Patrick Leconte pour apprendre à manger intelligemment, en fonction des besoins de l’organisme.

Selon le sociologue Fabien Ohl, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, l’émergence de ces pratiques plus réfléchies et centrées sur le corps, annonce sans doute une mise à distance de l’ère du culte de la performance qui a dominé ces deux dernières décennies dans les grandes franchises et les multisalles de fitness. L’engouement pour le yoga, les massages bien-être et d’autres techniques de développement personnel proposées par certains cocons urbains, tels que Insens à Genève, y participe également. «On observe une demande d’attention corporelle plus propre à soi qui ne passe plus par l’énergétique, la production de sueur et le besoin de mesurer l’effort cardio. C’est tout l’inverse de l’archétype du corps bronzé et tonique véhiculé par les supermarchés du muscle», analyse-t-il.

Apparues dans les années 1970 aux Etats-Unis, sous l’impulsion de la mafia qui y écoulait des produits pharmacologiques auprès des bodybuilders, les premières franchises de fitness ont rapidement imposé cette image. Le trend a été diffusé en Europe par la télévision dès les années 1980, notamment l’émission sportive Gym Tonic de Véronique et Davina en France.

Touchant surtout un public doté en capital culturel et économique, l’attrait pour cette prise en charge plus significative de soi est à mettre sur le compte du mode de vie bobo et des références rétro dans l’air du temps, qui poussent à consommer bio, à ralentir et trouver un petit supplément d’âme dans la routine quotidienne. Car elle fait justement référence, nous dit le sociologue, à la contre-culture des années 1960 qui privilégiait l’épanouissement personnel. «Le corps avait été jusqu’alors très contrôlé par les institutions. Les contestations de Mai 68 valorisaient des formes anti-institutionnelles de sport qui ciblaient davantage le bien-être. L’émergence actuelle des pratiques plus intimistes exprime certainement, elle aussi, des changements sociaux», conclut Fabien Ohl.

Ces pratiques annoncent sans doute une mise à distance de l’ère du culte

de la performance