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Cinéma

Nouvelle jeunesse pour «L’Ecume des jours»

Michel Gondry porte à l’écran le livre culte de Boris Vian. Fidèle au texte, il en tire un film post-zazou et rétro-existentialiste tout à fait réjouissant

«Ils s’aiment. Elle meurt». L’intrigue de L’Ecume des Jours est identique à celle de Love Story. Mais, chez Boris Vian, la tragédie amoureuse s’exprime dans un crépitement d’inventions langagières. Elles font la force d’un livre qui transporte des générations d’adolescents.

Porter à l’écran le «plus poignant des romans d’amour contemporains» selon Raymond Queneau est une gageure. Parce que, publié en 1946, témoignant de l’effervescence existentialiste au lendemain de la guerre, il n’est plus très contemporain. Jean-Sol Partre, anagramme de Jean-Paul Sartre, peine à faire rire les lycéens.

Tout le monde a lu le manifeste zazou, forgé sa propre image. Et méprisé l’adaptation cinématographique de 1968, avec Jacques Perrin et Marie-France Pisier, qui réduisait le délire pataphysique à un médiocre marivaudage pop. Pour corser la difficulté, Michel Gondry a choisi pour les rôles de Colin et Chloé deux comédiens particulièrement agaçants: Romain Duris, gnafron prognathe, et Audrey Tautou, poupée de porcelaine minaudant. Le premier tire son épingle du jeu; la seconde ne ressemble pas du tout à «Chloé» arrangée par Duke Ellington.

Colin est un dandy riche et oisif. Son ami Chick (Gad Elmaleh) développe une addiction grave à l’œuvre du philosophe Jean-Sol Partre. Et Nicolas (Omar Sy), cuisinier, prépare des plats mirifiques. Colin rencontre Chloé. Coup de foudre, mariage. Mais Chloé tousse. Elle a attrapé un nénuphar dans le poumon. Colin dépense toute sa fortune pour la soigner. Quand Chloé meurt, elle n’a droit qu’à l’enterrement des pauvres, assorti de sarcasmes.

Commencé en couleur, le film se termine en noir et blanc, dans un format réduit. L’amour et la joie se sont ratatinés, le monde a perdu son éclat et rétréci, comme l’appartement de Colin, envahi d’ombres et de moisissures. L’Ecume des jours est une parabole de la jeunesse qui passe.

Fidèle à ce roman mélancolique et irrévérencieux, Gondry traduit les métaphores visuelles de façon littérale. Les rayons de soleil deviennent des spaghettis de lumière ou des cordes de harpe. Le petit nuage rose sentant la cannelle qui transporte les amoureux se matérialise en nacelle de carrousel. Le réalisateur suscite l’étrangeté en mixant animations et prises de vues réelles: les hors-d’œuvre de Nicolas rutilent comme des cantilènes en gelée.

Et le nénuphar dans le poumon? Comment montrer cet emblème poétique de la maladie? Les rayons X révèlent quelque nymphéa d’origami. Et le biglemoi? Cette fameuse danse provoque une métamorphose sidérante: les jambes s’allongent comme celles d’un bonhomme de guimauve… Gondry ne triche pas, privilégie les effets spéciaux mécaniques plutôt que numériques. Il a fallu deux mois pour fabriquer le pianocktail. Ce synthétiseur de boissons est beau, et c’est un vrai jazzman, Bobby Few, qui joue le «Blues of the Vagabond».

L’action de L’Ecume des jours se situe entre 1946 et aujourd’hui. L’appartement de Colin combine objets de brocantes, mécaniques absurdes (la sonnette qui court comme un insecte), meubles en délire (table gondolée). Le trou des Halles bée au cœur de Paris, comme quand Gondry était adolescent. Et Google Maps se compose d’un périscope monté sur Minitel. Comme un jazzman, le cinéaste improvise à l’occasion, mais reste dans le mood: c’est l’agenda rubikubique de Nicolas ou Gouffé sortant de son fameux Livre de cuisine pour s’incarner tel un bon génie au fond du frigo.

Parfois, à rester trop près du livre, Gondry fait fausse route. Colin qui, à l’aide d’un coupe-ongles, taille en biseau ses paupières, c’est une idée déjà saugrenue sur le papier, elle devient franchement moche à l’écran. Quant au mariage, avec ses caisses à savon lancées sur grand huit et sa chaire décollant comme un zeppelin cruciforme, il renoue avec le kitsch d’un Ken Russel (Tommy).

Gondry tempère le pessimisme viscéral de Vian en édulcorant la fin. Au lieu de préparer un dispositif suicidaire complexe impliquant un chat pas affamé et onze petites orphelines aveugles, la souris sauve de l’oubli ses amis Colin et Chloé. Elle porte le flip book de leur histoire chez l’éditeur. Cette conclusion ne suscite pas le rire étranglé de larmes qui convulse les adolescents à la dernière page de leur 10/18. Mais elle affirme la précellence du livre et de la transmission du savoir. Alors Gondry est pardonné.

VV L’Ecume des jours, de Michel Gondry (France, 2013), avec Romain Duris, Audrey Tautou, Gad Elmaleh. Omar Sy, Aïssa Maïga. 2h05.

Le pianocktail est beau, et c’est un vrai jazzman, Bobby Few, qui joue le «Blues of the Vagabond»

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