Une musique sans compositeur. Un caricaturiste se régalerait de cette image, qu'il collerait volontiers à la techno, à ce foisonnement de musiques électroniques apparues dans le sillage de la house. De fait, l'une des constantes majeures de ce courant semble résider dans son anonymat, déjà tout entier résumé au moment du baptême: la house, la musique que l'on fait chez soi ou au moins soi-même, achève d'atomiser la production musicale en la cantonnant dans l'ombre des chaumières. Finalement, tant mieux.

Nul besoin de s'attarder sur la prétendue démocratisation de la musique, argument brandi sans rire durant les années quatre-vingt, brèche qu'auraient ouverte les punks: la musique a toujours été populaire, sauf anomalie de l'histoire. En revanche, il y a une différence entre l'artiste grattant sa guitare en chantant et le DJ et ses compagnons artisans de l'électronique. Le premier court après lui-même, les seconds se projettent vers leurs foules et pour la fête (du son).

Même s'il ne traite pas directement des nouvelles musiques électroniques, le musicologue et critique français Michel Chion résume une réflexion stimulante sur cette question dans un petit ouvrage: Musique, médias et technologies (Flammarion). Il y décline les conséquences de «l'offre de musique gigantesque» générée par les médias et la technique, par exemple le mythe de la reproduction parfaite du son ou celui de la maîtrise acquise grâce aux nouveaux instruments. Se demandant si la musique est devenue «désappropriée», Michel Chion déplore la prédominance croissante de l'interprète sur le compositeur, de la «communication musicale» sur la musique, de la performance sur l'œuvre…

A cette désagrégation, Michel Chion oppose le renouveau apporté par la musique concrète. Instaurée par Pierre Schaeffer en 1948, celle-ci doit son nom au fait qu'elle se propose de «composer concrètement, à même le son». La «disjonction entre le son et sa cause», propre à ce genre, régénère l'écoute de la musique en «ne se prêtant qu'à des œuvres», lance l'essayiste.

Les valeurs des nouvelles musiques électroniques sont évidemment aux antipodes. La techno se révèle profondément collective, davantage encore que lorsqu'on parle de littérature collective pour une communauté d'écrivains s'inspirant les uns des autres. Dans cette musique, la citation ne constitue pas un ajout, mais la substance de nouvelles «créations». En revanche, le principe du son comme matière pure, sans causalité, unit sans conteste le courant concret et les tendances aujourd'hui à l'œuvre. De même qu'un rapport décontracté aux technologies, si décriées encore aujourd'hui.

Butinant du côté de la musique concrète, la techno en a rapporté cette notion du son pur. Mais elle rompt radicalement sur la question du compositeur, dont elle pense pouvoir se passer – et c'est le cas. Du mix au remix, voire à l'autocitation (le musicien se remixant lui-même), les nouvelles musiques instaurent une toile musicale à l'image de la toile informatique, un réseau de sons et de rythmiques qui échappent, à peine façonnés, à leurs concepteurs. Un Michel Chion, comme bien d'autres, déplorera sans doute cette dissolution de l'auteur. Elle est pourtant nécessaire à cette musique, au moins pour deux raisons. D'abord parce que, justement, cet effacement du pouvoir individuel rend possible la matière citation, la re-création. Et surtout parce qu'elle éloigne résolument la culture techno du vedettariat qui ronge la variété pop ordinaire. Dans le monde électronique, à part quelques exceptions qui lui échappent très vite, aucune Spice Girl n'est tolérable. En ce sens, l'auteur impossible de la techno est aussi le premier garant de son intégrité.