Passage

La nouvelle porte de la gare de Cornavin racontée par sa conceptrice

L’artiste genevoise Carmen Perrin a réalisé la nouvelle entrée de la gare. Elle l’a voulue massive et poétique, florale et aérienne avec ses hublots. Elle en retrace la genèse

Une porte qui fait déjà figure de classique

Carmen Perrin jongle avec les formes en magicienne. Démonstration éclatante à Cornavin: la nouvelle porte destinée aux flots de voyageurs en transit ne passe pas inaperçue. Attablée face à la béance du hall mordoré, l’artiste considère son œuvre, ses flancs indolents mais aussi la rigueur de cette paroi entre ville et voyage, le caractère implacable du noir et la fantaisie des cercles rouges.

A son habitude, elle a médité son intervention, dosant soigneusement la part respective des références et des innovations, réalisant l’équilibre entre le vide et le plein, la tromperie visuelle et la gratification esthétique, l’évocation organique et le respect du style néoclassique et Art déco du hall d’origine. Tant de concertation mène à cette porte monumentale à deux battants, entre la dentelle, le vitrail et l’évocation ludique de bulles de savon.

La porte fermée (comme la fleur, elle s’entrouvrira au printemps, écartera même largement ses drôles de pétales perforés, pour rester ouverte durant la belle saison et se refermer les frimas revenus) frappe encore par sa nouveauté et son originalité, et en même temps elle a déjà acquis cette évidence qui en fait un classique. Terminé «à l’arraché» pour la présentation début décembre, l’ouvrage comporte encore, aux dires de sa génitrice, quelques imperfections techniques, qui seront bientôt éliminées.

Il prolonge le travail sur la perforation que mène l’artiste depuis plusieurs décennies, et crée une rupture, tout en restant en harmonie, avec la partie haute du hall aujourd’hui restaurée, verrière en forme de résille orthogonale qui marie le verre et le fer forgé, créée par l’architecte Julien Flegenheimer dans les années 1930. Les portes d’origine qui respectaient ce schéma rectiligne, et dont subsistent d’anciennes photographies, ont mystérieusement disparu.

La large baie se présente donc comme un duo asymétrique (on verra que cette asymétrie presque miraculeuse résulte d’une astuce très simple), des cercles de diverses tailles se détachant sur une structure sombre, qui reprend le noir du fer forgé. Car le matériau de base n’est pas le métal, mais une forme nouvelle de béton baptisée Ductal, mise au point par l’entreprise parisienne Lafarge. L’aspect voulu est d’une «membrane liée à l’organisme vivant», ou d’une «chambre à air gonflée», qui rappelle les premiers travaux de l’artiste en caoutchouc noir, ou encore, suggère celle-ci, «presque d’un os, ou d’un fossile, poreux».

Les cercles sont fermés par un verre sécuritaire transparent (tandis que le verre dépoli, translucide, des verrières de Flegenheimer, à «l’étage» supérieur, contribue à répartir la luminosité et retient l’ardeur des rayons), sauf neuf cercles, en rouge. Une teinte qui évoque le logo des CFF.

Ces neuf trous d’épingle sont disposés selon la constellation du Cygne (ou Croix du Nord), découverte et baptisée par Ptolémée, clin d’œil aux formes blanches qui glissent sur le lac, ainsi qu’à la gare en tant que lieu de l’immigration, des échanges entre le Nord et le Sud. Tout naturellement, les cercles reprennent le rond de la grande horloge, manière voulue discrète de rappeler le temps qui passe, si important dans un lieu tel qu’une gare. Quant au soleil, suivant l’heure justement (disons le matin entre 9 et 11 heures), son rôle consiste à plaquer les ombres contre le sol constitué de cette pierre fauve tigrée qui a envahi Cornavin. Ainsi pourra-t-on monter sur la porte comme sur un tapis volant…

, Carmen Perrin, plasticienne

A propos du matériau

«J’ai pensé qu’avec ce béton on pourrait certainement réaliser une sculpture qui aurait l’apparence fragile d’une dentelle»

Publicité