Fiction TV

Avec sa nouvelle série «Jour polaire», Canal+ s'abreuve à la source nordique

Pour son nouveau feuilleton policier, Canal+ s’est adressée à des créateurs de Suède. Une aventure télévisuelle. 
Les témoignages 
du coauteur et de l’actrice Leïla Bekhti

Le scénariste suédois de «Jour polaire» devine comment sa série va être reçue. Canal+ la lancera lundi, le feuilleton constitue le nouveau défi de la chaîne après «The Young Pope». Pour la première fois, une TV française a commandé une série à des créateurs suédois. Ici, on découvrira sans doute «Jour polaire» comme une intrigue policière aussi soignée que classique, bénéficiant de l’exotisme des lieux, la Laponie.

En Suède, «on peut la voir comme un thriller politique», note Måns Mårlind. Naguère complice de Hans Rosenfeldt à la création de «Bron/Broen» («The Bridge»), Måns Mårlind travaille en tandem avec un autre scénariste et réalisateur, Björn Stein. Ils écrivent, dessinent les plans, répètent avec les comédiens, et assurent que d’un jour à l’autre, leur producteur tire au sort qui dirige le tournage.

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d’un acteur

L'histoire: une enquête franco-suédoise

«Jour polaire» raconte l’histoire de l’inspectrice de police Kahina Zadi (Leïla Bekhti, vue notamment dans «Un prophète»), qui, depuis Paris, accepte une mission en Suède, où un ressortissant français – incarné par Denis Lavant – est retrouvé mort. Le crime, spécialement violent, a eu lieu vers Kiruna, ville de Laponie suédoise, près des terres des Samis, ou Lapons. Une cité minière, réelle, mais qui dans la fiction doit être déplacée pour permettre l’extension de la mine. Le juge suédois d’abord chargé de l’enquête (Peter Stormare) décède brutalement. Il est suivi par Anders Harnesk (Gustaf Hammarsten), un père en mutation, devenu gay. Soudain déracinée, Zahina fait face à son passé, ses origines algériennes, une famille qu’elle a rejetée.

L’hypothèse d’une piste sami pour les meurtres qui se déroulent à Kiruna fait paniquer Anders, lui-même à moitié sami, mais qui redoute une flambée de racisme. C’est la dimension politique de l’histoire, que signale Måns Mårlind. Et puis, il y a cette lumière solaire omniprésente. Ici, au Nord, il n’y a pas de nuit – le titre international de la série est «Midnight Sun», le soleil de minuit; de quoi déboussoler davantage encore Kahina.

Des contrastes en vrac

Les auteurs soulignent ces contrastes, de même que les troubles identitaires des personnages. Peut-être en font-ils trop, mais ils savent jouer avec les dimensions qu’ils mettent en œuvre. Outre les paysages, c’est ce talent qu’ont voulu chercher les responsables de Canal+. Dans une note, ils disent leur «admiration» pour le travail des Suédois. Ainsi, «Jour polaire» est la première coproduction de Canal+ avec SVT, la chaîne publique suédoise.

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Le créateur: «Une commande agréable...»

Rencontré au Festival Tous Ecrans, Måns Mårlind, gentleman du Nord, détaille l’aventure artistique et industrielle que représente la série. «En termes de capitaux, c’est une série française, à environ 70%. Canal+ voulait faire quelque chose au Nord, avec les Suédois, et que ce soit un thriller; il n’y avait aucune autre précision. C’est agréable, de recevoir une telle commande…»

Même si le fonctionnement du mandant a parfois étonné l’équipe suédoise. «La collaboration avec Canal+ a été très bonne, malgré des différences. C’est une chaîne privée, avec des investisseurs, ils posent beaucoup plus de questions que la SVT.» Tout en laissant la bride sur le cou des auteurs, notamment sur le volet lapon. «J’ai passé deux ans avec des Samis. Il fallait dépasser l’aspect d’Indiens d’Europe», signale-t-il, évoquant les campagnes menées pour rendre leur mémoire à ces peuples à qui l’on a volé les terres, entre autres. «J’ai réalisé à quel point nous ne les connaissions pas. Je me suis laissé porter par ma propre ignorance, tout en voulant exprimer un commentaire sur l’Europe d’aujourd’hui.»

Le scénariste croise cette redécouverte culturelle avec la question algérienne du côté français. C’est périlleux, mais grâce à une narration de polar conventionnel – un atout, dans ce cas –, «Jour polaire» remplit sa mission, offrant à ses spectateurs cette expédition nordique.

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Leïla Bekhti: «On a la sensation d'être au bout du monde»

Le Temps: Comment avez-vous vécu cette aventure originale, une série d’origine française faite en Suède?

Leïla Bekhti: J’avais vu et adoré des séries nordiques, «The Bridge», «The Killing». J’étais émue qu’ils aient pensé à moi. J’ai aussi apprécié le fait que l’enquête criminelle fait avancer les personnages, elle n’est pas conçue seulement pour l’histoire. Kahina, mon personnage, est en métamorphose, comme la ville où elle est envoyée. C’est une femme qui s’est menti, pensant avoir le contrôle des choses et de sa vie. Là, elle se trouve en plein jour.

– Littéralement, puisque c’est le soleil de minuit…

– Oui, et si je ne suis pas Kahina, si j’ai gardé une distance avec elle, j’ai ressenti certaines de ses peurs, pendant quatre mois de tournage. Je n’ai pas dormi pendant les deux premières semaines. J’étais perdue, j’ai eu la même perte de repères spatio-temporels qu’elle, avec cette nuit qui ne vient jamais. Dans ce cadre, on bénit certains moments de solitude. On a parfois la sensation d’être au bord du monde.

– Comment s’est achevé ce chapitre pour vous?

– Par le doublage. La chaîne a voulu que nous nous doublions en français, ce qui est bizarre, et assez difficile. Il était intéressant de raconter cette histoire en version originale [français, anglais, suédois et langue des Samis, ndlr], mais il semble que beaucoup de gens veulent regarder une série en version française.

– La langue a-t-elle compliqué l’interprétation?

– Oui, d’autant que je ne parlais pas un mot d’anglais avant, j’ai dû apprendre. C’est le point qui m’effrayait le plus, de ne pas trop accentuer l’effort sur la langue par rapport au jeu.

– Y a-t-il eu des malentendus culturels sur le tournage?

– Pas vraiment. Il y avait encore des Espagnols et des Anglais, au total, six langues sur le plateau. Mais aussi, la même langue; de Paris à la Suède, nous n’avons pas rencontré de différences dans la manière d’aborder les personnages.

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