Une grande presse pour faire oublier un mauvais chapitre. Au Musée international de la Réforme (MIR) à Genève, dès juin 2017, elle transpirera l’encre comme à l’époque de Johannes Gutenberg. Le visiteur pourra jeter sur le papier une pensée et s’émerveiller de la voir imprimée, réfléchir aussi à l’alliance entre un esprit critique et une invention révolutionnaire. Tel est le dispositif que Gabriel de Montmollin, ancien directeur des prestigieuses Editions Labor et Fides, a imaginé pour marquer les cinq cents ans de la naissance de la Réforme. Le Conseil de fondation du MIR et sa nouvelle présidente Brigitte Reverdin l’ont nommé pour assurer une mission hautement symbolique: réussir le jubilé.

Il y a deux mois à peine, une telle profession de foi aurait paru saugrenue. Sur les murs de la Maison Mallet, à l’ombre de la cathédrale Saint-Pierre, Jean Calvin, Ulrich Zwingli, Martin Luther toussotaient en choeur. A la stupeur générale, Isabelle Graesslé, directrice de l’institution depuis sa création en 2004, donnait sa démission. Pour beaucoup, cette théologienne charismatique personnifiait la maison. Ses expositions étaient saluées comme son entregent et son sens de la communication. Elle ne se cachait pas d’avoir de grands projets pour 2017. Comment expliquer ce départ en catimini, sans fracas, à la mode calviniste pour tout dire?

Une directrice qui jette l’éponge

«Elle a décidé de changer d’orientation», explique, imperturbable, Brigitte Reverdin. Psychodrame en coulisse, alors? «Pas du tout, il arrive tous les jours que des gens décident de faire autre chose.» Contacté, l’historien et théologien Olivier Fatio, le père du MIR, est plus disert: «Isabelle a fait dix ans, elle a été remarquable. Mais elle aurait voulu que le musée s’agrandisse, qu’il occupe davantage de place dans la Maison Mallet. Nous n’avions pas les moyens de ses ambitions.» Elle aurait donc jeté l’éponge faute de perspectives et fait voeu de silence depuis. Malgré nos sollicitations, elle n’a pas souhaité s’exprimer.

Un observateur proche du dossier confirme la thèse du retrait consenti: «Il y a eu au sein de la maison beaucoup d’idées pour le jubilé, notamment une exposition intitulée Les chemins de la Réforme, qui aurait impliqué des institutions à New York, Heidelberg et même au Vatican. Isabelle voyait grand, mais le MIR qui ne compte que onze employés, pas tous à temps plein, n’était pas en mesure de réaliser ses voeux.»

La vie de palais sans le luxe

Car tel est le paradoxe de ce musée espéré pendant des décennies par les pontes du protestantisme, le pasteur Max Dominicé en tête, dans les années 1950. Financée exclusivement par des privés, l’institution loge certes dans un palais, mais doit compter ses deniers. «C’est le cas depuis nos débuts, note Olivier Fatio, mais nous avons toujours pu nous appuyer sur des personnalités merveilleusement engagées, Françoise Demole d’abord qui a présidé jusqu’en janvier le Conseil de Fondation. Grâce aux fonds qu’elle a levés, nous avons quelques années de bon devant nous. Et puis nous avons des donateurs historiquement fidèles, les Pictet et les Lombard par exemple.»

Première conclusion ici: le MIR n’est pas en crise. Ou alors il faudrait parler de crise de croissance. De manière symptomatique, Brigitte Reverdin et la Fondation ont décidé de ne pas repourvoir, pour le moment, le poste d’Isabelle Graesslé et d’engager un directeur administratif et financier en la personne d’André Wavre. Ce dernier aura notamment comme mission de trouver des financements pour les manifestations de 2017.

«Les tours-opérateurs américains n’attendent que ça»

C’est que le projet de Gabriel de Montmollin est aussi astucieux qu’original. «L’idée, c’est de faire fonctionner une presse, qui sera spécialement construite pour l’occasion, du 4 juin au 31 octobre. Ce jour-là, d’après la légende, Martin Luther placarde sur la porte d’une église de Wittemberg ses 95 thèses imprimées qui condamnent le commerce des indulgences de l’Eglise catholique. Il lance ainsi la première campagne de presse de l’Histoire. Je voudrais que pendant ces cinq mois, il n’y ait pas une personnalité importante de passage à Genève qui n’imprime pas quelque chose dans ces murs. Nous prévoyons aussi autour de cet objet une multitude d’événements qui valorisent nos collections.»

Sur la carte mondiale d’un protestantisme soudain débridé – jusqu’à un certain point, le MIR ne veut pas faire grise mine. «Aux Etats-Unis, il y a des tours-opérateurs qui n’attendent que ça, s’emballe Brigitte Reverdin. Il y a beaucoup d’Américains qui se réjouissent de retrouver leurs racines à Genève, n’oubliez pas que le protestantisme est là-bas d’obédience calviniste. On compte aussi beaucoup sur les Coréens du Sud et les Chinois. Nous aspirons à un succès public important.»

Le test du jubilé

Le jubilé vaudra donc comme test. Gabriel de Montmollin, cet érudit qui parle clair et sait fédérer, en sera le berger. De là à imaginer qu’il succède un jour à Isabelle Graesslé, il n’y a qu’un petit pas de pâtre. «Nous avons mis en place une structure qui marche, tempère Brigitte Reverdin. Pour le poste de directeur, on avisera après 2017.» Luther et Calvin, eux, rosissent sous leur barbe. Les réformateurs ne sont pas spécialement fêtards, mais avec le temps, on s’habitue à tout.