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Nouvelle vie pour Calypso délivrée d’Ulysse

Un jeu séduisant et contemporain avec les mythes, les écrans et les reflets 

Au bout de sept ans, Ulysse est parti retrouver sa Pénélope. Tant mieux. C’était inscrit, et puis Calypso commençait à en avoir assez de passer ses soirées à entendre distraitement les histoires de ce hâbleur avant de pouvoir enfin l’entraîner au lit. Assez aussi de le voir pleurnicher sur son rocher en regardant la mer. «Pendant sept ans, elle n’avait fait rien d’autre que lui.» Ce qu’a été sa vie pendant tout ce temps, on l’apprend par bribes: requinquer Ulysse, recueilli en piteux état, lui préparer des nourritures exquises, l’occuper, l’écouter, lui organiser des fêtes, veiller à ce que les autres filles ne l’accaparent pas trop, surtout cette sans-gêne d’Eurydice.

Ulysse parti, elle fait de même, ferme la porte, jette la clé: Calypso on the road. De l’espace. Assez d’insularité. Rien ne la retient, des enfants, elle n’en voulait pas, la maison, si belle et ouverte soit-elle, lui pèse, sans homme pour l’habiter. Anne Luthaud la suit sur sa route: Malte, Paris, Ostende. Calypso a le temps, l’espace est désormais à elle, parfois tant de liberté l’affole, une si grande ouverture. Mais le retour est interdit: on ne revient pas, en tout cas pas elle. Il lui faut bouger sans cesse. De l’air, du mouvement.

Dialogues d’un reclus

Dans un monde parallèle, Simon ne sort qu’en cas d’extrême urgence. Le monde vient à lui à travers ses trois écrans, et aussi par ses rêves. Virtuels ou oniriques, ses univers sont poreux. Même le canari qu’il achète sur les quais est plus souvent sur l’écran que dans sa cage. En image, le reclus dialogue avec Abeille qui a les traits de l’infirmière du songe, de la vendeuse d’oiseaux ou de sa sœur, et avec Ann Lee.

Ann Lee, apprend-on en exergue, est une figure de manga en déclin, achetée à la fin des années 1990 par les artistes Pierre Huygue et Philippe Parreno qui, à leur tour, la «louent» à d’autres artistes pour lui redonner vie dans leurs œuvres. Si elle hante les fantasmes solitaires de Simon, elle croise aussi le chemin de Calypso: entrée par hasard dans une ancienne fabrique reconvertie en galerie, celle-ci est intriguée par une vidéo. On apprend qu’Ann Lee, avec ses yeux vides, «juge déléguée pour la remise du meilleur écran» préférerait y jeter une grande pierre pour en finir, sortir, prendre l’air, la lumière, les odeurs, la route. En cela, elle est sœur de Calypso.

Bruits et fureur

Pour s’évader, Ann Lee demande de l’aide à Simon. «Tu es une image», lui répond-il. Le monde véritable est pourri, «tout est sur les écrans: le temps réel, le temps d’avant, le temps d’après». Ceux de Simon déversent du bruit et de la fureur, des guerres, un western dont tout le monde connaît l’harmonica, des visages de femmes à jamais sans corps. Lui, dans sa chambre, embarque dans ces visions, ne fait plus de distinction entre le canari réel qui mange des graines et l’image de l’oiseau. Tout cela est du «déjà vécu», dit Ann Lee, mais c’est le vrai monde de Simon, jusqu’à ce que les écrans deviennent noirs et n’affichent plus que «Rupture mystérieuse du continuum espace-temps».

Pendant ce temps, Calypso est dehors. Elle marche dans les rues de Paris, dans les banlieues périlleuses, s’arrête dans les cafés, dort dans un cinéma. Comme Ulysse quand elle l’a recueilli, elle est SDF. Elle a pourtant des amis, de l’argent, mais l’air des beaux quartiers l’étouffe, elle fuit l’enfermement autant qu’elle craint l’excès de vide, les banlieues mal famées. Elle n’est que regard et écoute furtive. Parfois une silhouette de clochard, jeune ou vieux, lui rappelle fugitivement ce menteur d’Ulysse, un frisson de regret la hérisse, mais non, elle ne veut plus entrer en matière, en rapport, en lien.

Déjouer les attentes

Les images sur les écrans de Simon, la trajectoire de Calypso se frôlent, se croisent. Leur rencontre «pour de vrai» semble inéluctable, mais non, Anne Luthaud mène ses récits de front et s’amuse à déjouer les attentes. Il n’y aura pas de romance. Sa nymphe n’est pas prête pour un nouvel Ulysse. Le fil mythologique parcourt joliment le livre, ainsi on y croise un homme nu qui tente de dissimuler ses attributs derrière une balle, et voici Nausicaa retrouvée. Simon saura-t-il briser les écrans? Calypso sortira-t-elle de sa position d’observatrice pour retrouver les autres autrement qu’en prédatrice? Avec humour, élégance et légèreté, ce roman en dit beaucoup sur le monde actuel et virtuel.


Anne Luthaud, «Calypso», Buchet-Chastel, 160 p.

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