Pour la première fois depuis soixante ans, un inédit de Rimbaud sort de l'ombre. Il s'agit d'un texte en prose paru le 25 novembre 1870 dans Le Progrès des Ardennes titré «Le Rêve de Bismarck» et signé Jean Baudry, un pseudonyme que le tout jeune poète employait. Dans un style libre et très maîtrisé, Rimbaud, 16 ans tout juste, brocarde Bismarck en pleine guerre franco-prussienne.

Le récit de la découverte recèle en soi de forts parfums rimbaldiens. Le voici. Le mois dernier, un réalisateur de 32 ans, Patrick Taliercio, procédait à des repérages à Charleville-Mézières, ville natale de Rimbaud, en vue d'un long-métrage sur la seconde «fugue» du poète en 1870.

Pour les besoins de son film, Patrick Taliercio connaît dans les plus infimes détails cette période concise de la vie du poète. Il sait donc que le jeune homme, qui sortait tout juste du lycée et venait d'écrire Le Dormeur du Val, avait envoyé plusieurs poèmes et textes en prose au Progrès des Ardennes. Personne ne savait jusqu'ici que le rêve du jeune homme, être publié dans un journal, s'était réalisé.

Quand Patrick Taliercio tombe chez un bouquiniste sur quelques exemplaires du Progrès des Ardennes datés de novembre 1870, pile l'année de ses recherches, il sait aussi que c'est un coup de chance. Ces journaux sont très rares, les stocks ayant été détruits sous les bombardements en 1870. Le bouquiniste, très averti, le sait aussi. Il a d'ailleurs compulsé les numéros dans l'espoir de trouver un texte de Rimbaud. Mais il avait fait chou blanc. Le pseudonyme de Jean Baudry ne lui avait pas parlé. Il est inconsolable aujourd'hui d'avoir manqué l'affaire de sa vie...

La découverte a été révélée le 24 avril dans un article de L'Union-L'Ardennais. L'auteur du scoop, Philippe Mellet, s'étonne que son article n'ai pas été repris par les autres médias. Il faudra attendre Ce soir ou jamais lundi dernier sur France 3 pour que l'information circule. Et qu'elle soit aussitôt démentie sur le Net par un faussaire qui se prétend l'auteur du texte. Au téléphone, ce dernier explique qu'il a agi pour piéger les spécialistes et leur montrer où se situe la vraie littérature, à savoir dans ses textes à lui...

La question du faux ne se pose pas pour Jean-Jacques Lefrère, biographe du poète, qui a vu l'original. «Nous sommes sûrs à 100%.» Pour lui, passée l'euphorie de la révélation, l'importance de la découverte est plus biographique qu'artistique. «Rimbaud lui-même n'y accordait pas une grande importance puisqu'il n'en a pas parlé à Verlaine. Mais, à 16 ans, être publié, alors qu'il venait d'être éconduit par un journal belge, a dû énormément compter pour lui.»