Pauline Melville. Le Jeu des transformations. Trad. de Christian Surber. Zoé, 284 p.

En Angleterre, les bibliothèques sont les temples dorés, la peau des femmes est «comme de la crème de noix de coco» et dans les musées, les peintures brillent doucement dans leur cadre. Ce rêve d'évasion, c'est celui d'un jeune homme qui perdra deux doigts et ses illusions à la Grande Guerre avant d'être rapatrié en Jamaïque avec un diplôme de la patrie reconnaissante.

Dans Le Jeu des transformations (Shape-Shifter), sa silhouette ne fait que passer, mais ce fantôme est emblématique des personnages de Pauline Melville. Déjà dans le recueil précédent, La Transmigration des âmes (Zoé, lire le SC du 20.11.2004), erraient de ces déplacés qui rêvent d'un ailleurs et ne reconnaissent pas ses codes quand ils l'ont atteint.

Certaines des douze nouvelles du Jeu des transformations se jouent dans la moiteur des tropiques. Ainsi dans «Je ne prends pas de messages de personnes décédées», Shakespeare McNab, vedette de la radio locale, trouve malin de se déguiser en fantôme pour se sortir des démêlés que ses chroniques lui ont valu du côté de la présidence.

Sur ce registre franchement burlesque, on peut mettre aussi les malheurs de Smoking, petit voleur qui se fait coffrer pour une histoire de vaseline. Ou encore, en plus grave et plus heureux, «La Conversion de Millicent Vernon»: la jeune fille a un terrible besoin d'argent pour rembourser ses dettes et payer le dentiste. Quand les dollars arrivent, bien cachés dans une lettre, elle sait bien que ce n'est pas Jésus qui l'a aidée, mais le quaruba, l'arbre sacré qu'elle a consulté.

«Le Maître des transformations est capable de faire apparaître comme par magie autant de personnages et de phénomènes que la mer compte de vagues», dit en exergue un poète inconnu. Pauline Melville lui est une concurrente sérieuse. Née au Guyana, domiciliée à Londres, elle sait faire surgir du brouillard anglais des silhouettes désemparées, blanches ou noires, peu importe, également aliénées.

Depuis qu'elle a mis le pied en Angleterre à 14 ans, Winsome rêve qu'un tribunal extrêmement poli la condamne à mort. Elle n'écopera que d'un an de prison, avec le bébé dont elle vient d'accoucher. Mc Gregor se révolte contre son travail de monteur d'échafaudages gelés et s'en va.

Parfois jaillit une étincelle de sympathie entre les êtres: pour une question de couleur de peau, pour un accent, pour rien du tout. Dans sa petite auto, Vera ramène chez eux à travers Londres un père et son petit garçon sourd, croisés à la pharmacie, bref moment de fraternité dont tous les trois savent qu'il ne durera pas. Mais c'est toujours ça de gagné sur la dureté des jours.

A ce jeu des transformations, tout le monde ne gagne pas. Molly Summers est venue au Guyana pour «enrichir l'esprit des écoliers dont elle a la charge en Angleterre» et «travailler en faveur des races opprimées». La chaleur, le collier de piqûres de moustiques qui se dessine à son cou rose, la corruption et la violence, la mendicité, le bruit, la puanteur - bref, la réalité du tiers-monde - auront vite fait de la réduire à néant.

«Mange du cobaye et bois l'eau du ruisseau et toujours tu reviendras», prétend un dicton. Un retour difficile mais salutaire. Le talent de Pauline Melville, c'est de faire exister des personnages complexes, drôles, paumés, confus, déchirés entre leurs rêves et la réalité. Comme Jane Cole, petit génie des maths, qui, devant l'immensité du ciel, a conçu une telle angoisse qu'elle a choisi à jamais de rester médiocre.