Il n’existe pas d’antidote à cette délicieuse épidémie, et tous les continents sont touchés. Les Amériques évidemment, avec Los Angeles en foyer originel, qui concentre une grande partie des immenses talents féminins du moment. En vrac: Jessica Pratt, Weyes Blood, Jess Williamson ou encore la fantastique rappeuse israélienne Noga Erez.

Partout dans le monde, des endroits les plus reculés (l’Islande avec JFDR, la Nouvelle-Zélande et Aldous Harding) aux plus traditionnels (avalanche de chanteuses hors du commun en Irlande et au Royaume-Uni), on trouvera une artiste à son goût. Le name-dropping étant un exercice potentiellement sans fin, on l’arrêtera ici pour simplement se réjouir. Il en va en musique comme au tennis ou au golf: même si l’histoire était plus fascinante encore dans les années 1960-1970, jamais il n’y aura eu autant de talents bruts qu’aujourd’hui.

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Posons cependant cette question: faut-il vraiment souligner les vertus de ces musiciennes parce qu’elles sont femmes? Au-delà des notions d’égalité et de parité, cette question nous semble pourtant essentielle. Car ces artistes ont ce pouvoir de nous émouvoir davantage, par leurs compositions et interprétations aux sensibilités différentes, tantôt hypnotiques, tantôt perchées dans des pays imaginaires, parfois tire-larmes, pour des transports émotionnels qu’on n’emprunte pas de la même façon avec leurs homologues masculins. Leurs voix, qui jouent sur plusieurs registres, sont à part, c’est comme ça.

Et oui, il faut insister, encore, parce que leur combat pour la reconnaissance et l’accès à la lumière semble loin d’être terminé. Il existe encore trop de barrières et d’idées arrêtées qui bloquent des carrières qui ne demandent qu’à s’épanouir – sans même évoquer le poids de certaines sales traditions. Au vu des tendances du monde qui se dessine, de la parole qui se libère et des comportements archaïques qui peu à peu disparaissent, sans doute le meilleur reste-t-il à venir, à l’image de trois jeunes artistes qui viennent de publier leur premier album. Trois essais qui resteront comme autant de coups de maître en cette étrange année 2020.

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Aoife Nessa Frances, l’Irlande sans âge

Elles sont rares, ces chansons dont on sait dès la première écoute qu’elles nous accompagneront toute notre vie. Here in the Dark fait partie de ces compositions éternelles, avec son pouvoir insensé quand s’envole le refrain; les amoureux pensent qu’ils le resteront toute leur vie, les cœurs brisés peuvent évacuer le reste de leur peine, et les autres savoureront juste le miracle d’être toujours en vie. Son auteure en dit simplement ceci: «C’est une chanson qui parle du combat qu’on doit mener quand on est toujours amoureuse de quelqu’un. De comment se rendre vulnérable pour pouvoir aimer quelqu’un et être aimée en retour. De toutes ces choses qui arrivent dans le feu de l’action, sans qu’on comprenne pourquoi ni comment. La mélodie et les paroles me sont venues d’un seul coup.»

Aoife (prononcer «iifa») Nessa Frances est intarissable sur la poésie et le mystère qui habillent chacune des neuf chansons de son premier album. Elle n’arrive pas en revanche à s’enfermer dans une case – folk, psychédélique, alternatif? – et c’est bien normal: c’est le plus singulier de tous les disques qu’on a écoutés cette année, sans qu’on puisse vraiment l’expliquer au premier abord. Jusque dans son titre, lieu de vacances gallois de son producteur (Llandudno Junction) qu’elle a mal entendu et retranscrit en Land of No Junction pour en faire une porte ouverte à toutes les imaginations. «C’est un lieu à peine perceptible, un vaste paysage sombre à visiter en rêve. Un endroit pour attendre, où je pourrais m’asseoir dans l’incertitude et l’accepter. Refouler ce qui est trop net, et se réjouir de l’inconnu et de l’entre-deux», décrit-elle.

Née dans un milieu très créatif – mère actrice et thérapeute holistique, père facteur de violons –, la jeune Irlandaise est une âme torturée mais joueuse, emballée par l’écriture instinctive et ses mots sans queue ni tête qui finissent par générer un univers à part: «Il y a toujours ce beau moment, à l’origine, où les mots finissent par débarquer. Après coup, je n’ai pas nécessairement l’impression d’avoir écrit la chanson moi-même. Elle vient de cet autre endroit.» Le subconscient semble avoir pris le pouvoir chez elle. Il ne doit le rendre sous aucun prétexte.

Aoife Nessa Frances, «Land of No Junction» (Basin Rock).


Dana Gavanski, timidité balayée et fierté affichée

Une voix de gorge, douce et apaisante, au service de compositions tout en subtilité: voilà la grande qualité de Dana Gavanski. Un outil comme une bénédiction? C’est en fait tout le contraire quand elle nous avoue: «J’étais d’une timidité maladive à l’enfance. Je voulais chanter pour les autres, mais je ne savais pas comment. Et j’étais incapable d’entendre la moindre critique ni même un seul encouragement. J’ai toujours oscillé entre l’excitation et la terreur au fil des ans. Jusqu’à ce que je prenne des cours à l’âge de 20 ans, ce qui m’a permis de ne plus avoir peur des erreurs ni des jugements. Mais je me souviens d’une leçon où j’ai fondu en larmes parce que je venais de comprendre que j’avais moi-même construit ces peurs permanentes. Il a fallu que je travaille sérieusement sur ces sentiments, et sur d’autres aussi, puisque tout est lié…»

Un long travail d’apprentissage payant à l’écoute de ces dix chansons fruits de séparations, déménagements, pertes et reconstruction. Canadienne élevée à la culture serbe, elle s’est offert quelques voyages sur la terre de ses ancêtres pour développer sa connaissance des kafanas, ces auberges où se mêlent chants traditionnels, fumeurs et excès d’alcool: «Je ne connaissais rien des chants traditionnels serbes, qui parfois se rapprochent du folk anglais ou des classiques folks des Appalaches. Il y a une grande euphorie dans leurs chansons, même pour les plus tristes.»

Elle vient également de nous offrir une belle surprise cet été: cinq reprises de titres historiques qui ont compté pour elles, avec notamment le délicieux I Talk to the Wind de King Crimson. Un exercice assez souvent catastrophique, dans le meilleur des cas inutile, mais qu’elle a su sublimer grâce à sa grande sensibilité et la conscience de plus en plus forte de sa singularité. «J’en suis bizarrement très fière, un sentiment très rare chez moi.» La confiance est enfin venue. Une grande compositrice et une fabuleuse interprète viennent de naître.

Dana Gavanski, «Yesterday is Gone» (Full Time Hobby).


Sofie, la recluse de Vienne

Les chemins de la découverte prennent parfois de drôles de détours. Il faut ici remercier les indispensables camarades de Section-26.fr d’avoir recueilli la parole de Tim Burgess. Le chanteur sur le retour des Charlatans y soulignait la fausse simplicité de 99 Glimpses, insistant sur le fait qu’il était de plus en plus hanté par ce single au fil des mois. Vrai que les chansons de Sofie semblent presque trop évidentes à la toute première oreille. Mais on est très vite dépassés par leur mélancolie et leur sensualité – et pas seulement parce que la jeune Austro-Américaine affiche des faux airs de Golshifteh Farahani.

Sofie Fatouretchi a pratiqué le violon pendant de longues années, mais a préféré refuser le Conservatoire de Vienne pour mieux galoper entre Londres et Los Angeles. A 19 ans, elle tente une demande de stage à l’ancienne: une longue lettre manuscrite pour dire à quel point elle meurt d’envie d’intégrer le label Stones Throw – celui-là même qui vient de publier son disque autoproduit. La recette a fonctionné, pour une immersion totale dans le monde de la nuit californienne.

Les accidents de la vie l’ont ensuite ramenée en Autriche, pour un auto-confinement productif: «J’étais totalement recluse, et si coupée de mon univers musical habituel que j’ai eu le luxe de pouvoir m’ennuyer. Serais-je restée à Los Angeles que je n’aurais jamais eu la force ni le courage de me lancer, j’aurais trouvé ça superflu. Ma créativité s’est réveillée d’un coup. Je me suis assise et les chansons étaient là, dans ma tête et dans mes rêves. Je n’avais plus qu’à les écrire», raconte-t-elle.

Elle aurait pu simplement conclure son premier exercice sur High Time Now, le sommet émotionnel de l’album. Elle a préféré ajouter le remuant Happen 2 B There, un choix pas illogique si on prend en compte son vécu de DJ. Sofie n’est pas artiste à juste pleurer ses amours déçus et autres drames de l’existence. Elle nous fera sans doute bientôt danser.

Sofie, «Cult Survivor» (Stones Throw).