Joseph Boyden. Là-haut vers le nord. Born With a Tooth. Trad. de Hugues Leroy. Albin Michel. 280 p.

Sherman Alexie. Red Blues. Flight. Trad. de Michel Lederer. Albin Michel. 295 p., 205 p.

Là-haut vers le nord, ce sont treize nouvelles remarquables, signées Joseph Boyden. Là-haut vers le nord, au cœur de l'Ontario, il y a des «wasichu» - les hommes blancs, dans la langue des Sioux - et il y a beaucoup d'Indiens qui savent qu'ils sont des rescapés, et qui ne s'en réjouissent pas. Là-haut vers le nord, il y a encore quelques loups et des gars aux rêves tourneboulés qui s'appellent Langue Peinte, Joe Cul-de-Jatte ou Lucky Lachance. Là-haut vers le nord, il y a des guimbardes pourries et de la cocaïne, des accrocs au bingo et à la bibine, des paumés de toutes sortes.

D'un récit à l'autre, le Canadien Boyden raconte des vies de patachons que le destin n'a pas eu le temps de ravauder: en quelques phrases, l'auteur du Chemin des âmes peut entrer dans le ventre d'un tambour qui sonne la mort, faire éclater un cœur, transformer le simplet de la réserve en magicien, grimper sur la scène d'un concert rock, sniffer de l'essence avec des gosses scalpés par la misère. Et refaire chanter la langue des Cree ou des Ojibwa, pour l'exhumer des catacombes où elle est en train de s'éteindre à tout jamais. Là-haut vers le nord, Boyden est un gardien de la mémoire qui, en contrebande, entraîne dans son sillage tout ce que le monde indien compte de survivants et d'exclus. Ces nouvelles sont des instantanés de lumière et de ténèbres, comme les personnages qu'elles mettent en scène. Avec, toujours, au coin de la page, le discret murmure des légendes «qui disent la magie d'un peuple et qui changent les faibles en vainqueurs».

A ces mots, Sherman Alexie ajoute: «Les Indiens ont toujours des secrets, qui peuvent être révélés soudainement comme une tempête. Les Indiens, bien sûr, sont des tempêtes. Ils doivent détruire la vie.» Né en 1966 à Wellpinit - Etat de Washington - dans la communauté spokane, Alexie donne une image très crue de la réalité indienne d'aujourd'hui, loin des clichés angéliques pour collectionneurs de calumets. Après Indian Killer et Indian Blues - des romans composés avec des «éclats de rêves brisés, coupants comme des rasoirs» -, voici deux nouvelles incursions sous le tipi jamais glorieux d'Alexie. Red Blues, d'abord, une anthologie de poèmes en prose terriblement ironiques, parfois incendiaires, où l'écrivain accepte de jouer le plus mauvais des rôles - celui d'éboueur des mythes indiens, désormais fracassés - avant de s'adresser à l'un de ses frères: «Tu fouilles dans la décharge de la réserve au milieu des débris de tant de vies. Et tu ne me rapportes qu'une bouteille vide.»

Quant à Flight, c'est un bref roman qui commence du côté de Seattle. Spots, le jeune narrateur, a du sang mêlé dans les veines. Mi-Indien, mi-Irlandais, cet orphelin ne possède qu'un misérable sac à dos qu'il trimballe de foyers en familles d'accueil. «Je suis un ciel vide, une éclipse solaire humaine, lance-t-il. J'ai honte de tout et j'ai honte d'avoir honte. Je suis un métis foutu qui ne sait rien faire d'autre que cracher et mordre.» Avec son copain Justice, cet ado loqueteux et boutonneux va finir par braquer une banque. La balle qu'il reçoit dans la tête devrait le faire taire pour toujours. Mais non, miracle, il se réveille dans la peau de toutes sortes de personnages et commence un long voyage dans le temps, qui permet à Alexie de traverser l'Histoire américaine.

C'est ainsi que Spots se réincarnera en pilote d'avion à l'heure du 11 septembre, en superflic du FBI lâché dans une réserve des Nannapushs, en petit garçon ébloui par sa rencontre avec Crazy Horse, en chasseur de Sioux, en combattant de la bataille de Little Bighorn, «la dernière véritable guerre des Indiens, avant qu'ils ne jettent l'éponge». Qu'il joue le rôle des victimes ou des bourreaux, Spots, le rescapé de tous les braquages, va ainsi apprendre à devenir un autre pour s'oublier lui-même: sa rédemption à lui, c'est la métamorphose. Quant à la potion que nous sert Alexie, c'est un cocktail d'humour féroce et de révolte froide. Avec cette conclusion: «Peut-être qu'on n'est pas censé tuer. Peut-être qu'on est censé croire que toute vie est sacrée.»