Saki.Nouvelles Edition intégrale. Trad. et préface de Gérard Joulié. L'Age d'Homme, 620 p.

Qui lit encore Saki, alias H. H. Munro? Ce délectable humoriste britannique a fâcheusement disparu des rayons des librairies comme des dictionnaires de littérature, et c'est donc un vrai plaisir de redécouvrir dans leur intégralité, grâce au traducteur Gérard Joulié, ses 134 nouvelles dont certaines ont jadis paru en 10/18 (seul le recueil intitulé L'Omelette byzantine est encore disponible). Plus que ses deux romans, ce sont bien elles qui l'ont imposé comme un maître de la concision, passant de la légèreté au cynisme, de l'humour au fantastique, avec parfois une touche de cruauté héritée de son enfance solitaire de petit garçon très imaginatif.

Né en 1870 en Birmanie où son père était officier de police, le futur Saki est en effet élevé par deux tantes puritaines dans le Devon, et il ne retourne en Birmanie que pour y contracter la malaria. Revenu à Londres, il collabore à la Westminster Gazette en croquant des politiciens sous les traits de personnages d'Alice au Pays des merveilles, puis il devient correspondant du Morning Post dans les Balkans, à Saint- Pétersbourg et à Paris, avant de fréquenter les salons londoniens dès 1908. En dix ans, il publie quatre recueils de nouvelles, s'engage en 1914 comme simple soldat, est envoyé sur le front en 1915 et meurt d'un obus dans une tranchée en 1916, juste après avoir crié: «Eteignez cette cigarette, nom de Dieu!»

De quoi est-il question dans ces nouvelles, sinon de la bonne société anglaise d'alors, partagée entre extravagances et convenances? On y croise des duchesses ou des baronnes dialoguant avec de jeunes dandies tels le fantasque et farceur Clovis ou ce Reginald incompris de sa famille, parce qu'il «se levait tard et déjeunait d'un toast tout en tenant des propos irrespectueux sur l'univers. La famille mangeait, elle, du porridge et prenait tout au sérieux, même la météo.» On y croise aussi des femmes qui pourraient être parfaitement charmantes si elles n'étaient aussi des tantes, en général dépassées par des neveux qui rêvent de se venger des privations qu'elles leur infligent pour leur bien. Dans le cas du jeune Conradin invoquant dans Sredni Vasthar (une nouvelle proche du surnaturel) le dieu animal qu'il s'est inventé, la vengeance est un toast qui se mange avec beaucoup de beurre… Aux disputes enfantines, aux chamailleries des femmes s'ajoutent de subtiles histoires de chantage auquel on cède pour sauver les apparences.

La vie en société suppose de savoir se défendre des casse-pieds qui racontent les sempiternelles mêmes histoires de chasse, des escrocs qui cherchent à vous extorquer quelque argent ou des pique-assiettes qui s'invitent indûment à votre table. Les personnages de Saki montrent à cet égard une imagination sans limites, n'hésitant pas à fabuler, à feindre une amnésie ou à vanter – avec un rare esprit d'à-propos et le sens de la surenchère – leurs propres romans à un vendeur d'encyclopédies! Les plus inventifs dans l'art de pimenter une situation banale sont des femmes (même si l'auteur ne rate par ailleurs pas une occasion de se moquer des suffragettes): ainsi l'extravagante Lady Carlotta dans «La Méthode Schwartz-Metterklume» et la jeune Vera dans «La Fenêtre», qui possède le génie de l'improvisation romanesque.

Saki, à l'évidence, a un faible pour les enfants, les adolescents et surtout les chats, «ces créatures fabuleuses qui ont merveilleusement assimilé notre civilisation sans rien perdre du tout de leurs instincts animaux et féroces». Le génie du nouvelliste se signale particulièrement dans ses chutes, où il arrive que le rire s'accompagne d'un frisson, comme dans «Les Réticences de Lady Anne», où l'on apprend in extremis les bonnes raisons que l'épouse d'Egbert avait de se taire. Si l'exotisme n'est jamais pour Saki – contrairement à Kipling – qu'un prétexte, l'actualité d'alors (avec le vol de la Joconde ou la poudrière balkanique) n'est pas absente de ses histoires, pas si frivoles que ça: qui mieux que lui a dit, en quelques lignes glissées dans «L'Œuf carré», l'horreur de la boue des tranchées qui lui furent fatales?