Alice Munro. Fugitives. Runaway. Trad. de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. L'Olivier, 341 p.

La vie d'Alice Munro ressemble à une de ses nouvelles. Une naissance en Ontario - 1931 -, de multiples escapades à travers le Canada et puis un retour à la case départ. Entre-temps, il y aura la menace de la dépression, un divorce, la mort d'un enfant, et un havre consolateur - la librairie qu'Alice Munro ouvrit en 1963 à Victoria, avant de publier son premier recueil de nouvelles, cinq ans plus tard.

Ces nouvelles, on les a découvertes grâce aux Editions Rivages et c'est désormais L'Olivier qui offre un gîte à celle que Cynthia Ozick a nommée la «Tchekhov du monde anglo-saxon».

Musique, donc! Celle d'Alice Munro est un art de la fugue. Avec un recueil lui aussi placé sous le signe de la fugue: huit récits en cavale qui mettent en scène les femmes d'à côté. A côté de leurs pompes, de leurs désirs, de leurs destinées. Et contraintes d'être des «fugitives» parce qu'elles se sentent dépérir dans la toile d'araignée du quotidien - routine conjugale, train-train domestique, sclérose des sentiments. Alors, elles plaquent tout, «par usure ou par hasard». Elles grimpent dans le prochain autocar, sautent dans un train ou «s'offrent un petit détour» en emportant dans leurs bagages le goût de l'inconnu, comme dans la chanson des Beatles que fredonne l'une d'entre elles - She's leaving home, bye-bye!

Qu'y a-t-il au bout du chemin? Pas de découvertes radieuses, pas de métamorphoses féeriques, des broutilles, parfois un homme - ou un fantasme d'homme -, des déceptions, d'autres désillusions. Car la plupart de ces flambées de liberté seront des feux de paille, avec un come-back en direction du bercail. Et pourtant, quelque chose se sera passé: de ce murmure de brève délivrance, Alice Munro écrit la partition délicate avant que ses héroïnes, rattrapées par les bienséances de l'ordre social, ne révisent leurs existences à la baisse. En se réveillant de leurs rêves au bruit de l'aspirateur.

Parfois, au lieu de s'éclipser sur de vraies routes, elles choisissent de s'exiler d'elles-mêmes. Fuir signifie alors se fuir. Avec toute une palette de stratégies plus ou moins insidieuses - tomber malade, s'enfermer dans le silence, mentir, abdiquer. Pour dépeindre les nuances de ces multiples parades face à l'inéluctable, la prose d'Alice Munro est électrique, lapidaire: cette encyclopédiste de l'aliénation saisit au vol - ou au moment du crash - des femmes qui refusent leur servitude, même si leurs brèves odyssées vers un improbable ailleurs ne sont que des leurres.

Carla étouffe dans son mobile home et, pour ouvrir une fenêtre sur un horizon moins triste, elle raconte des blagues à son mari - elle prétend que leur voisin lui fait des avances. Penelope, elle, s'est évanouie dans un «centre d'équilibre spirituel». Laura, pelotonnée à l'arrière de la voiture, ne supporte plus les perpétuelles bagarres de ses parents et choisit la pire des échappatoires - la résignation. Juliet, dans la vie réelle, fait tapisserie au milieu des «autres laissées-pour-compte», alors elle s'invente des flirts avec des vedettes de cinéma ou avec le «charmant ténor» d'un vieil enregistrement de Don Giovanni. Nancy voit jaillir l'éclair d'une autre vie et sent son passé «se désagréger derrière elle, pour se résoudre en une apparence de suie, une douceur de cendre».

Résumées de cette manière, les nouvelles de Fugitives ressemblent à des romans de gare: il faut les lire, avec leurs rebondissements et leurs infimes secrets, pour en déguster toute la chair. Ça va vite, mais ça plonge au plus profond. Discrète, efficace, la Canadienne décortique les âmes comme des noix, glisse son scalpel sous les cicatrices, ratisse son petit arpent de vie intérieure, ouvre les trappes des non-dits, laisse s'ébrouer le vibrato des émotions. Et épingle un personnage en quelques mots: «Dans la ville où elle avait grandi, sa forme d'intelligence était souvent rangée dans la même catégorie qu'une claudication, et l'on s'était empressé de noter les défauts qui ne pouvaient manquer d'y être associés - son incapacité à se servir d'une machine à coudre, à faire un joli paquet ou à s'apercevoir que sa combinaison dépassait.»

Sur le visage d'Alice Munro, il y a - comme dirait Nabokov - une «fossette d'ironie» qui est la marque de la grâce. Avec la mélasse de la vie, cette alchimiste du quotidien fait son miel, et le partage. Donnez-lui du plomb, elle le transformera en or.