En 1976, Bernardo Bertolucci présentait avec Novecento (1900) une fresque antifasciste et marxiste de l'Italie contemporaine. Vingt-cinq ans plus tard, sous le même titre Novecento (mot italien désignant le XXe siècle), une exposition, organisée par la mairie de Rome et l'agence du Jubilé de l'an 2000, tente de tirer un bilan du pays au siècle passé, en croisant art et histoire, avec la volonté de privilégier les rapprochements, les synergies et les passerelles plutôt que d'insister sur les ruptures, les lignes de fractures artistiques et politiques. Relativement exhaustive, elle présente des artistes italiens qui ont marqué le siècle à travers 250 œuvres allant de Modigliani qui ouvre la section «début de siècle» à Fontana, en passant par Depero, Morandi, Guttuso, etc.

Des pièces incontournables, comme Velocità astratta de Ballà, scandent l'exposition et le discours des deux commissaires, Maurizio Calvesi pour les choix artistiques et Paul Ginsborg pour la partie historique. Si du point de vue formel, l'expérience apparaît tour à tour audacieuse ou contestable, comme lorsque sont mis côte à côte le subtil Estate a Cortina de Zoran Music et un désolant Paesaggio de Guccione, le projet dans son ensemble manque de cohérence. Car la question se pose: existe-t-il un «XXe siècle italien»? Que peuvent avoir en commun les futuristes accompagnés d'une photo d'Enzo Ferrari – l'écurie représentant le mythe de la vitesse chère aux futuristes – avec les tenants de l'Arte Povera, réunis dans la même section «Du futurisme aux poétiques de la matière»? «Alberto Burri fut au début de son activité romaine en contact avec Enrico Prampolini» (théoricien du polimaterismo des futuristes consistant à employer des matériaux inusuels), souligne Maurizio Calvesi dans le catalogue, dressant ainsi un pont entre ces deux courants. «Il est superflu de noter la diversité entre le polimatérisme et l'attention portée par Burri aux matériaux en tant que «restes de vie» (...)», ajoute Calvesi. Mais l'essentiel ne réside-t-il pas dans ce «superflu» que les commissaires évacuent à la hâte? L'influence des courants étrangers est quasi absente, comme si l'art italien évoluait de manière autonome. Evoquant les nouvelles formes d'expressions des années 60, Maurizio Calvesi indique: «Il sera superflu de rappeler le pop art.» Quant à l'aspect historique, il est réducteur au point que l'on s'étonne qu'un universitaire avisé tel Paul Ginsborg ait collaboré à cette aventure.

Certes le choix initial consistant à organiser l'exposition en fonction du contenu artistique est revendiqué. «J'ai manqué de place», se justifie Ginsborg dans le catalogue. Il n'est reste pas moins que certains commentaires sont d'une banalité effrayante («les machines caractérisent le XXe siècle») et tendent à privilégier les aspects sociologiques du pays au cours des cent dernières années (urbanisation, diffusion de l'automobile, etc.) plutôt qu'à éclairer les affrontements idéologiques ou les rapports entre art et pouvoir. Le fascisme, le communisme, la guerre froide ou l'Eglise catholique en Italie apparaissent de façon annexe. On ne pourra que s'étonner de ne pas trouver l'un des tableaux de Zoran Music tiré de la série sur la déportation Nous ne serons pas les derniers. D'autant que le film sur le «Novecento» italien projeté à l'exposition jette une ombre sur l'ensemble de l'initiative: hymne à la monarchie des Savoie, complaisance avec le fascisme par la diffusion d'images réalisées par le régime, le film présente une «Italietta» (Italie légère) sans antagonismes. Les personnages ou les actes les plus controversés du «Novecento» sont omis: nulle trace des lois raciales, de Pie XII, ni de Giulio Andreotti. Dans un climat politique où l'on souhaite refermer les plaies du passé, cette exposition semble participer à la course pour la redécouverte d'une identité italienne au rabais construite sur la base d'une histoire molle et consensuelle.

«Novecento. Arte e Storia in Italia». Scuderie Papali al Quirinale de Rome, via XXIV Maggio 16. Tlj jusqu'au 1er avril. Tél. 0039/0639 96 75 00.