Dessin

Noyau goûte la cruauté à pâte molle

Malaxant la gouache, le dessinateur observe l’absurdité du monde, se rit du monde moderne, des pauvres nantis, de lui-même et de la mort. Ainsi va «L’Art de vivre»

Noyau goûte

la cruauté à pâte molle

Malaxant la gouache, le dessinateur observe l’absurdité des hommes, se rit du monde moderne, des pauvres nantis, de lui-même et de la mort. Ainsi va «L’Art de vivre»

Genre: DESSIN
Qui ? Noyau
Titre: L’Art de vivre
Chez qui ? Les Cahiers dessinés, 160 p.

L’autre jour, au festival de la bande dessinée de Delémont, dans la cour du château, Noyau a fait une performance. Tel l’enfant qui trempe son doigt dans le pot de confiture et barbouille le mur de sa chambre, il a planté son index dans l’encre noire et fait apparaître sur un pan de mur un squelette ramant au fond du désert. Son œuvre achevée, l’artiste s’est lavé les pognes à la fontaine. La nébuleuse noircissant l’onde limpide du bassin, c’est encore du Noyau: un voile d’inquiétude dans la simplicité lumineuse d’une journée d’été.

C’est au Japon que Noyau s’est initié à la peinture digitale. Cette technique lui sied, car la part d’aléatoire qu’elle implique empêche le surdoué de succomber à la virtuosité. Les Cahiers dessinés ont déjà célébré à deux reprises son génie singulier avec Les Doigts sales (2002) et Dessins au doigt (2011). Mais l’artiste ne se limite pas à la posture du sale gosse maculant les papiers peints de la maison du propre en ordre.

Né Yves Nussbaum, à Neuchâtel, en 1963, Noyau gagne à l’âge de 6 ans un concours de dessin. Il émigre à Zurich où il trouve l’amour auprès de la dessinatrice Anna Sommer, et des débouchés dans la presse: un strip quotidien dans le Tages-Anzeiger, des dessins politiques dans la SonntagsZeitung. Il est l’illustrateur officiel de La Lanterne magique. Il a été l’art director du magazine Vibrations. Il a publié des bandes dessinées comme Bonnes Vacances Salbette!, accompli une tâche de titan myope en brossant pour le festival Fumetto un panorama lilliputien de l’art helvétique et raillé l’art abstrait dans Faire surface

Dans L’Art de vivre, Les Cahiers dessinés saluent une autre facette de l’artiste qui, sans se départir de son esprit punk ni renier le stade sado-anal, pétrit la gouache avec vigueur. Comme l’écrit Philippe Garnier dans la préface, «Noyau est un dessinateur d’humour qui aime se compliquer la vie. Au lieu d’épurer son style, il l’enrichit. Au lieu de se contenter d’un trait minimal, il travaille la perspective, les textures et les volumes.»

Semelles de mie

Quand la plupart des dessinateurs de presse griffent le papier, Noyau malaxe la pâte. Une des sections de L’Art de vivre s’intitule d’ailleurs «Notre pain quotidien». Ces natures mortes transforment miches et baguettes en objets non identifiés: semelles de mie, cabane de toasts, mur de petits-beurre… Quant au bretzel rivé à un poteau par un antivol, il proclame la grandeur du nonsense.

Noyau atteint une forme de nihilisme martien avec le dessin politique sidérant qui ouvre l’album. Il y réduit la démocratie à l’antagonisme du OUI consensuel et du NON répressif. Le second consiste en deux N policiers embarquant un bon gros O meurtri sous le regard de son contraire, à savoir un O béat dont jaillit un U rouge et souple comme une langue léchant le cul du I, penché en avant.

Se prenant momentanément pour Pérec, le dessinateur retrace dans «Je me souviens» la grisaille de ses jeunes années passées entre l’ennui des dimanches, la complexité des règles sociales, le sentiment de stagnation, les moments de honte, l’éveil contrarié de la sexualité et l’irrésistible avancée de la modernité. Dans «Les parvenus», il s’en prend aux pauvres types pétés de thunes et les soucis qui en découlent: le chien de garde attaque le vison de sa patronne, l’insomniaque lèche un lingot pour passer sa soif de l’or, le terrain de golf est surpeuplé…

«Vestiges» et «Diversion» souscrivent aux perspectives anamorphosées d’Escher, à la cruauté métaphysique de Topor, à la méchanceté de Hara-Kiri pour des mises en abyme gorgées d’absurde: des ouvriers montent une cabine d’ascenseur par les escaliers, un sans-abri a pour couverture des magazines sur l’architecture d’intérieur, un pauvre zig joue de l’accordéon sur un radiateur de fonte, un bienheureux connaît l’extase entre les bras d’un régime de bananes, l’image géante d’une fourmi s’offre aux foules anonymes grouillant dans la grande ville…

La mort est farceuse

Noyau, qui a appris à lire dans les bandes dessinées, en connaît un bout sur l’art pictural, mais n’abjure pas les petits Mickey de son enfance. Il les distille pour en tirer l’essence la plus pure, réduisant la séquence à une seule image «parce que c’est moins conditionnant pour le lecteur mais aussi plus violent». Il estime qu’un tableau classique serait comme un strip condensé.

Dans le dernier chapitre, le maître du comix mutant reconduit une tradition remontant à l’Antiquité, celle des «Vanités», ces œuvres évoquant la nature éphémère de la destinée humaine… D’humeur hugolienne, Noyau imagine un oiseau en cage thoracique. Les squelettes mènent le bal. Leurs désirs restent humains. Ils baissent leur petit slip fleuri avec des grâces de strip-teaseuse. Au terme de cette danse macabre, un crâne percé d’une balle tire sa langue de galopin, mort et toujours farceur.

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