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JoeyStarr (à gauche) et Kool Shen (à droite) sur la Grande Scène du Paléo samedi soir.
© VALENTIN FLAURAUD

Paléo

NTM, champions du nouveau monde

Il y a 20 ans, ils scandaient «nique la police». Aujourd’hui, ils s’en excusent. A Paléo, le duo-brûlot prouve que les temps ont changé

Didier Morville a enfilé un t-shirt sans manches, avec du fluo dessus, où il est inscrit «Punk Funk Hero». Par rapport à la version qu’il propose sur le site Joeystarr.shop, il s’est juste contenté d’arracher les manches pour laisser ses triceps se promener. Didier Morville porte de longs bermudas noirs tenus par une ceinture de cuir marron, des chaussettes blanches qui épousent le reste de la jambe et ressemblent à des bas de contention. Quand il rentre sur la Grande Scène, un peu avant minuit, Didier Morville, né le 27 octobre 1967 à Saint-Denis, ne ressemble pas du tout à JoeyStarr. Mais il suffit qu’il souffle fort sur une plaine qui lui est offerte, qu’il hurle «on est encore là», pour que ce quinquagénaire cerné, replet, reconquière son double.

L’âge, de toute façon, n’est pas une bonne piste. Non, JoeyStarr n’est plus l’enfant surdoué, mutin, qui regardait à peine la caméra, voltigeait comme Baryshnikov sur des braises. Il porte le poids de chaque lutte, de chaque excès, des incarcérations, des exhibitions, le poids de la victoire amère du hip-hop français qui a ouvert l’espace à Maître Gims. De son côté, Kool Shen ressemble à un entraîneur de foot ou à un tenancier de salle de sport, t-shirt blanc, cheveux brossés, biscoteaux impeccables, on se demande à certains moments s’il n’est pas en train de jouer à Kool Shen, s’il ne voudrait pas être ailleurs. Ils ont vieilli, forcément, comme nous tous, comme les quadragénaires qui ont enfilé un maillot de 1998 pour aller au Paléo.

Duo à faire peur

Mais ils épuisent d’emblée la question. JoeyStarr feint de ne pas reconnaître de loin Kool Shen, il plisse les yeux, «comme on a maintenant un siècle à nous deux». JoeyStarr sait depuis très longtemps qu’on ne peut être attaqué que sur ce que l’on cache. Alors il fanfaronne, il crâne, il dit qu’il appartient à un peuple de champions du monde. Il interpelle Jamel Debbouze qui a donné un peu plus tôt un spectacle sur la même scène et qui gigote dans la coulisse: «Tu vois, Jamel, c’est comme ça qu’on fait!» NTM, ce soir, c’est Nique Ta Mort. Ils n’ont pas sorti de disque depuis vingt ans, il y a derrière cette tournée le cliquetis obsédant du tiroir-caisse. Et pourtant, indiscutablement, ils foutent le feu.

L’âge n’est pas une bonne piste parce que l’enjeu est ailleurs. Non seulement Suprême NTM a incarné pendant dix ans, de 1988 à 1998, la puissance expressive du rap en français, la capacité à saisir et à dire la mise au ban des périphéries, mais aussi, ce duo a réussi à faire peur. A l’époque, le rap est encore une chose que les médias principaux observent avec une condescendance curieuse, le plus souvent avec un mépris affiché. JoeyStarr en particulier est présenté comme un animal dangereux dont le chant ne peut servir qu’une seule cause: l’insurrection des quartiers. Vingt ans plus tard, le hip-hop a remporté la partie. Mais surtout, la fausse promesse Black-Blanc-Beur, les émeutes de banlieues et le terrorisme ont retourné la situation.

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De la bombe au citoyen

L’instant décisif de ce concert, c’est lorsqu’ils reprennent un morceau de 1993: Police. On relit le texte et ses pièces de bravoure: «Traquer les keufs dans les couloirs du métro/Tels sont les rêves que fait la nuit Joey Joe/Donne-moi des balles pour la police municipale/Donne-moi un flingue.» Et 25 000 personnes sur la plaine de l’Asse qui reprennent comme un seul homme: «On nique la police.» Il y a dans cette pantalonnade ultraviolente l’esprit concentré d’une époque, d’une subversion, d’une irresponsabilité sans doute – le morceau avait généré tant de désapprobation à sa sortie qu’il a sans doute fait beaucoup pour asseoir la réputation de NTM.

Mais ce soir de 2018, JoeyStarr rappelle Didier Morville dont les enfants dansent sur le bord de la scène. On se demande s’il a vraiment prévu sa punchline tant elle est faiblarde: «On est d’accord que la police, c’est comme les transports en commun. On ne peut pas s’en passer.» Tout bascule alors. Suprême NTM était un geste sans repentir, une menace qu’on ne suspend pas. Mais dans la France d’aujourd’hui, dans la France du Bataclan, celle des nouveaux champions du monde, on ne peut plus dire «Nique la police» sans explication de texte. Ce n’est pas tellement que NTM a vieilli, c’est que le monde a changé. Didier Morville est papa depuis longtemps, il lit des discours politiques à l’Assemblée, il se bat pour que les jeunes aillent voter. Il était une bombe, il est désormais un citoyen. Et le punk en lui est d’abord un slogan sur un t-shirt aux manches coupées.

Alors, dans ce concert incandescent, plein d’invités plus jeunes, plein de désir de vivre quoiqu’il en coûte, Kool Shen explique à la foule l’arrivée du hip-hop en France en 1983, les cartons qu’ils posaient à terre pour danser, dans une mission pédagogique qu’il s’est étrangement assignée; Kool Shen enfile même le t-shirt de 1998, la pochette du disque Suprême NTM avec leurs bobines bleutées sur fond noir. La nostalgie irradie cette nuit, elle permet de ne pas trop s’attarder sur le désenchantement présent. Quand Laisse pas traîner ton fils résonne, Didier Morville et son plus-que-frère Bruno Lopes contemplent leur peuple recadré, de cet hymne paradoxal à la mise au pas.

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