Une vue de brumes et de champs qui ondulent comme des vagues lentes. Commune du Sappey, de l'autre côté du Salève, face au Mont-Blanc. Le village puis des cours de ferme et sur la route de Cruseilles les Jardins d'Akita. Cinq chevaux, de belles et vastes écuries, un paddock. Christine Agassis est arrivée là en 2005 et le monde équin est venu à elle, jusqu'à un professeur de l'école nationale d'équitation du Cadre Noir de Saumur (France) épaté par cette dame qui possède la posture juste, celle qui préserve l'intégrité physique et psychique du cheval. Reconnaissance d'un cheminement patient, exemplaire, au côté de l'ami cheval qui invite, dit-elle, «à plonger dans la nudité du cœur». Elle s'en va bientôt, laissant traîner derrière elle, comme un lent souvenir, ce film «Les Chevaux d'Akita»* qu'elle a réalisé et qui est présenté en ce moment à Onex. «L'espace dont je dispose pour mes chevaux est trop étroit et la terre souffre» dit-elle. Elle en veut un peu aux rugueux paysans haut-savoyards, «des types pas faciles qui se partagent à trois 200 hectares» et qui braillent quand un cheval crotte sur le bas-côté. Christine s'installera en juin en pays cathare, dans l'Ariège, vers Mirepoix, avec ses chevaux à qui 80 hectares de luzerne sont promis. Le lieu de ressourcement profond qu'elle a fondé au Sappey se déplace. Là-bas, d'autres gens, d'autres rencontres entre l'humain et l'équidé dans le respect dû à leur noble existence.

Christine se souvient d'avoir piqué une sacrée crise de nerf dès l'âge de trois ans, à Fribourg, lorsque pour la première fois elle a rencontré un poney. «Quelque chose de viscéral s'est passé, je savais que je vivrais ma vie à leur côté». Sa maman qui l'élève seule tempère la gamine. A 12 ans, Christine travaille dans un atelier de l'éditeur Dargaud, elle ficelle des piles de BD. Quatre francs par heure, de quoi financer quatre cours d'équitation par mois. Elle raconte : «J'étais à cette époque introvertie, très timide, toujours la dernière à choisir un cheval. Je me tapais donc toujours celui qui mordait ou qui désarçonnait son cavalier. Je me suis posé la question: pourquoi fait-il cela ? J'observais ses conditions de vie, tout le temps attaché, son box jamais propre, les coups donnés. Je me disais aussi: quand je suis sur son dos il marche mal, quand je suis à ses côtés il marche normalement, donc c'est moi le problème. Ma recherche a commencé là».

A 18 ans, elle est palefrenière, vivant pendant deux ans dans un dépôt de jantes de voitures de courses: 2 armoires, un matelas, l'eau qu'il faut chauffer et 600 francs par mois. Une vie de Cosette mais au contact heureux-douloureux de chevaux de compétition dont il faut réparer les blessures le lundi. Puis un aristocrate vaudois lui confie l'entretien de ses cinq montures. Elle doit suivre deux fois par semaine des cours avec les écuyers militaires de la Remonte fédérale de Berne. Elle sent que cet enseignement basé sur la coercition est anxiogène. Voilà l'entreprise de Christine qui prend forme: s'élever contre la maltraitance silencieuse infligée aux équidés. Les mors anxiogènes qui plient l'animal et donnent l'illusion de souplesse alors qu'il est plein de raideurs. Les piqûres d'anti-douleur injectées à ce cheval de saut d'obstacle qui meurt, croit-on, de crise cardiaque au concours de Paris-Bercy alors qu'en réalité une déchirure de 17 cm lacère l'intestin à cause des saloperies ingérées.

En 1988, Christine Agassis accueille son premier cheval, un cadeau. Son nom: Notre Espoir. Un compétiteur terrorisé tout à coup par les obstacles. Elle décide de créer à Fribourg un centre de soins pour chevaux à difficulté. Mais pas n'importe comment. Christine s'intéresse à la géobiologie pour construire des habitats sains pour le cheval, accompagne pendant six ans des ostéopathes équins pour comprendre les effets de la monte sur la santé du cheval, apprend la médecine chinoise «car pour que l'animal aille bien, l'Homme doit aller bien, pour s'occuper des chevaux il faut être en bonne santé». Deuxième cheval : «Guerrier», un ancien champion perclus d'arthrose «et deux cœurs à la place de la tête». «Le plus dévoué, le plus loyal, le plus généreux. En fait ce n'était pas un sportif mais un philosophe, il regardait pendant des heures la pluie tomber ou un papillon voler» se souvient-elle. Elle dit que chaque cheval lui a appris à comment lui nuire le moins possible, l'a aidée à l'aider, lui a livré ses problèmes. Mais le cheval n'est pas indissociable de l'humain et la compassion va à chacun. Une maman a demandé de l'aide à Christine pour son enfant de 8 ans aveugle et autiste. «Cette enfant m'a ouvert un champ de recherche sans fin, elle a monté Guerrier et avait un équilibre parfait, c'était troublant. J'ai commencé à monter les yeux bandés et dans le noir, j'ai découvert l'effet du retournement en moi-même».

Le Chemin d'Akita naît à Sézenove, près de Genève, en 1997, un centre de relation homme-cheval avec 12 équidés.Des projets menés en coopération avec le service psychiatrique des HUG. Des enfants de Tchernobyl, des favelas de Rio, des camps sahraoui sont invités. Le site abrite aujourd'hui «le refuge de Darwyn» qui accueille les équidés maltraités ou abandonnés. Christine franchit le Salève et ouvre les Jardins d'Akita, un espace de recherche Homme-Cheval-Terre qu s'ouvre à toutes les formes d'art, musique, contes, spectacles. Elle y tourne avec Patrice Michaud les Chevaux d'Akita, documentaire «qui redonne toute sa noblesse au cheval d'école et montre qu'il nous affranchit des effets de la peur et des croyances». Christine a reçu à compter de 2012 une dizaine d'enseignants du DIP, des profs de classes difficiles, un peu secoués, cherchant une alternative au tout répressif. «Nous étions debout dans le paddock, debout, en séance de relaxation. Il y avait ce garçon tellement crispé, au bord des larmes mais qui les retenaient. C'était poignant. Diamant, l'un des mes chevaux, est sorti de son box, a fait lentement le tour du groupe et est venu poser sa tête sur l'épaule du jeune prof, qui bien sûr a pleuré»

*les 22 et 29 mai au Cinéma-Théâtre d'Onex-Parc

www.jardins-akita.com



Profil

1960: naissance à Lausanne

1988: acquisition de son premier cheval

1997: naissance du Chemin d'Akita

2005: ouverture des Jardins d'Akita au Sappey, au Salève

2016: réalisation avec Patrice Michaud des Chevaux d'Akita