Cinéma

Nuit des Césars: l’ennui jusqu’à la garde

La 44e Cérémonie des Césars distingue «Jusqu’à la garde» et célèbre une nouvelle fois Jacques Audiard. En perpétuant une tradition d’amusement obligatoire et de grands moments d’émotion

Chaque année, la Nuit des Césars tombe sur la fin de l’hiver comme la misère sur le pauvre monde. Le même mélange hétérogène de glamour honteux et de gaudriole décomplexée. La foire aux vanités commence une heure avant le début de la cérémonie à l’entrée de la Salle Pleyel, où la fine fleur des professionnels de la profession rivalise de banalités pour dire sa joie de célébrer la grandeur et la diversité du 7e art «made in France». Au loin, on entend la rumeur d’une manifestation de rue dont personne ne parlera: on s’est fait beau pour s’autocélébrer, pas pour prêter attention aux revendications de la rue.

On est aussi là pour se gonfler d’importance, telle une grenouille poitevine rivalisant avec le bœuf américain, incarné cette année par Robert Redford, invité d’honneur. L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux a-t-il des problèmes d’oreillette ou est-il juste culturellement jet-lagué? Les facéties des histrions français peinent à le dérider. C’est le sympathique Kad Merad qui anime la soirée. Il fait une entrée déguisé en Freddie Mercury, chante «Oui on est aux Césars» sur l’air de We Are The Champions. Il fait son job de boute-en-train avec bonhomie et propose un nouveau genre – le gag & essai – avec Gauguche, un court métrage sur le peintre qui peint des frites à la mayonnaise.

Pochade franchouillarde

Plus d’un invité souligne l’exceptionnelle qualité de la cuvée 2019. Il est permis de récuser ce sentiment de satisfaction. Il n’y avait qu’un chef-d’œuvre parmi les sept titres nominés dans la catégorie Meilleur film, La douleur, d’Emmanuel Finkiel, tiré du livre de Marguerite Duras. Il y avait une belle réussite de Jacques Audiard, Les Frères Sisters, un western tourné avec des comédiens américains bien loin du bocage normand.

Les autres relèvent de la comédie burlesque ratée (En liberté!, de Pierre Salvadori), la pochade franchouillarde (Le grand bain, de Gilles Lellouche), du vrai faux documentaire (Guy, d’Alex Lutz, non distribué en Suisse) et du drame sociologique (Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, et Pupille, de Jeanne Herry). Dans la catégorie Meilleur réalisateur, l’Académie des Césars reprend les sept mêmes…

La douleur est reparti bredouille et Mélanie Thierry, magistrale dans le rôle de Duras, aussi. Par chance, ni l’agaçant Alex Lutz ni le bourru Gilles Lellouche, grand favori de la soirée avec dix nominations, n’ont été sacrés meilleur réalisateur. C’est Jacques Audiard qui remporte le titre, pour la troisième fois après De battre mon cœur s’est arrêté en 2006 et Un prophète en 2010. Quant à Lellouche, il a trébuché sur la marche de la gloire. Son ballet nautique pour gras du bide remporte toutefois un satisfecit réconfortant, celui du Meilleur acteur dans un second rôle attribué à Philippe Katerine: le chanteur lunaire est la seule touche de poésie dans la pataugeoire lellouchienne. Et l’irritant Alex Lutz est couronné Meilleur acteur pour le rôle d’un chanteur de variétés dans Guy.

Succès irrationnel

L’autre favori, dix nominations aussi, était Jusqu’à la garde. Ce premier film de Xavier Legrand rafle la mise: meilleur film, meilleur scénario original, meilleur montage et meilleure actrice, Léa Drucker qui, à minuit passé, se lance en larmes dans un réquisitoire contre la violence conjugale.

Pour calmer Dany Boon qui, en plus du succès irrationnel de ses comédies nulles, voulait une statuette à mettre sur sa cheminée, l’Académie a inventé l’année passée le César du public, récompensant le nombre d’entrées. Dany le boudeur l’a immédiatement remporté avec Raid dingue. Les cinq films les plus rentables de l’exercice 2018 ont été, par ordre croissant: Taxi 5, Astérix et le secret de la potion magique, Le grand bain, La Ch’tite Famille et Les Tuche 3.

Olivier Baroux pique donc le trophée avec sa délicate comédie sur une famille de demeurés, et tant pis pour Dany Boon, pourtant retourné au pays du maroilles afin de booster son audience. Oui, décidément une excellente cuvée, et ce n’est pas Robert Redford qui dira le contraire.

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