La scène est mise dans un désert, celui de Coconino, en Arizona. Au loin s’élèvent des mesas dont les ­formes géométriques évoquent des immeubles futuristes ou des locomotives stylisées. Quelques végétaux égayent le paysage, des yuccas, un unique ­cocotier aux fruits assommants, des bonsaïs, des machins entre le cactus et le totem, voire quelques grumes portant perruque; nombre de ces plantes poussent dans des poteries ornées de motifs indiens. La nuit abrite en son sein une lune en forme de­ haricot.

Dans ce désert dont la minéralité ne garantit pas l’immuabilité, chaque élément étant sujet au mouvement et à la métamorphose, passent des canards, des éléphants, des nuages, des dirigeables, des cigognes, des caniches allemands, des crabes, des serpents plats, des haricots sauteurs, des chapeaux haut de forme emportés par les sorcières du vent de wunanji…

Krazy Kat a pour unique ressort dramatique la relation triangulaire d’un chat, d’une souris et d’un chien. Krazy Kat est un félidé romantique, mélancolique et naïf. En revanche, il n’y a guère que de la haine dans le petit corps d’Ignatz Mouse. Quant à Ofissa Pupp, il est le «bras armé de la loi et de l’ordre» – agent de police, quoi.

Le Kat est amoureux du souriceau. Celui-ci n’a qu’un but dans la vie: lui lancer des briques sur la tête, mais ces projectiles sont comme des mots d’amour pour le candide mistigri. Quant au flic, sensible aux appas félins, il enferme Ignatz dans la prison qui boucle la dernière case de la plupart des planches.

Krazy Kat est apparu en 1910 en arrière-plan de The Dingbat Family, avant de s’émanciper et d’avoir, dès 1913, son propre strip, évoluant du pur slapstick au surréalisme lunatique le plus délectable. Issue de l’imagination de George Herriman (1880-1944), cette sublime fatrasie se caractérise d’abord par son graphisme, une «ligne agitée», extrêmement dynamique, que strient des hachures serrées et des aplats de noir.

Karessant komme Krazy Kat

Ce manifeste de nonsense se singularise aussi par son langage. Né à La Nouvelle-Orléans dans une famille de mulâtres créoles francophone, George Herriman forge un idiome mixant anglais, espagnol tex-mex, argot yiddish, irlandais, allemand, expressions créoles et navajo…

Fruit d’un prodigieux travail de recherche, de pistage, de récu­pé­ration «sur les microfilms d’obscurs journaux de petits patelins» (certaines planches témoignent d’ailleurs de la porosité du papier des années 30) et de patiente reconstitution, cette nouvelle édition française, magni­fiquement traduite par Marc Voline, célèbre les inventions langagières qui font le sel de Krazy Kat: barbarismes, allitérations, ­paronymes et stances shakespeariennes, simples amusements phonétiques («Dans les konfins de Kokonino, la kabeza d’un kat a été komplètement kabossée») ou joyaux relevant de l’ordre poétique («Mais avec la nuit un million de champignons, laquais de la lune, s’élèvent pour festoyer en une floraison fongueuse»).

Un doux mystère plane sur Coconino County: quel est le sexe du Kat? Mâle, femelle, hermaphrodite? Ouate izit? Peu importe. Le minou assume son ambiguïté comme Herriman son sang-mêlé. Selon le dessinateur, ce personnage était «quelque chose comme un elfe ou un esprit. Ceux-ci n’ont pas de sexe. Donc ce Kat ne peut être ni mâle ni femelle. Krazy est un esprit, un lutin, libre de s’immiscer dans ce qu’il désire.»

Après des débuts triomphants, le succès de la série décline dans les années 30, qui goûtent moins à l’absurde. Le public se tourne vers des animalcules plus rationnels, tels Félix le chat (1920) et Mickey Mouse (1928). Mais le Kat conserve ses admirateurs, à commencer par l’éditeur William Randolph Hearst, qui signe avec Herriman un contrat à vie.

De Frank Capra à François Schuiten en passant par Jack Kerouac et Chris Ware, «la plus grande œuvre d’art produite en Amérique», selon Vanity Fair (1924) rassemble toujours des ­inconditionnels. Robert Crumb (Fritz the Cat), Charles M. Schulz (Peanuts), Bill Watterson (Calvin & Hobbes), Romuald Reutimann (Tim & Léon) et maints autres dessinateurs de comics se réclament de son influence.

Sous l’empyrée lazulite de Coconino, le Kat grattait son banjo à manche extra-long, chantant: «Si je pouvais chanter comme un zoizo/Je don’rais volontiers un bo kado/Un argent, un mobile, une craie/Et je chant’rais le jour/Et je chant’rais la nuit/Et avec Euterpe je claudiquerais.» Une cacophonie crépit alors l’horizon, «kaw-kaw», «meeyow-meeeeeyow», «kwakk-kwakk», lorsque défilent les volatiles au chant discordant… Le vœu resta en travers de la gorge du chat et un changement en lui s’opéra (italien).

Krazy Kat – volume 2, 1930-1934, de George Herriman, traduction française de Marc Voline, Les Rêveurs, 260 p.

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