Musique

La nuit électro genevoise s’organise au PAV

Pour sa quinzième édition, le festival Electron rénove son modèle, s’articulant désormais dans les clubs de la zone Praille-Acacias-Vernets, où un nouvel épicentre du clubbing romand se dessine

Il y a dix ans, pas un Genevois n’aurait songé à traîner ici la nuit. Coincé entre Genève, Carouge et Lancy, le PAV, secteur englobant les quartiers de la Praille, des Acacias et des Vernets, était principalement célèbre pour son activité industrielle et artisanale. Aujourd’hui? Ces 230 hectares devenus l’objet d’un important projet d’aménagement urbain sont le cœur du clubbing dans la Cité de Calvin. Après que le festival Antigel y eut planté son lieu central, et que sont apparus là plusieurs bars pour noctambules, trois clubs électro fameux s’y sont organisés: Motel Campo, Gravière et Audio, où se déroule la quinzième édition du festival Electron.

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Quel avenir pour le clubbing à Genève? Quel futur pour lui au creux du PAV? Quelle politique défendue par la ville pour le maintien dans ce quartier promis à la mixité d’une vie culturelle underground? Des questions autour desquelles nous avons réuni les représentants du Motel Campo, de la Gravière, de l’Audio et d’Electron. «Amis et collaborateurs de longue date», les quatre entités organisent ensemble l’édition 2018 du festival des cultures électroniques de Genève.

Une décennie qui a tout changé

Historiquement positionné durant le week-end de Pâques et miné par d’écrasants frais d’infrastructures, le rendez-vous traditionnellement organisé entre l’Usine et le Palladium avait failli disparaître. «En une décennie, le paysage électro a énormément changé», rappelle Jérôme Soudan, directeur artistique d’Electron et programmateur de l’Audio: multiplication des événements, raréfaction des sponsors, hausse des cachets des artistes, hyper-sollicitation d’un public rompu au clubbing low cost à Berlin ou à Barcelone.

«Pour poursuivre et exister, nous avons dû repenser notre événement, migrer et faire le pari d’un nouveau format», résume Emmanuelle Dorsaz, directrice générale de la manifestation. Soit «un même événement programmé durant six jours et deux week-ends successifs dans trois clubs du PAV qui tous partagent un risque financier». A l’affiche, Nina Kraviz, Rødhåd ou le pionnier techno Kevin Saunderson, notamment.

«Se battre pour exister»

«Depuis l’ouverture de l’Audio en décembre, le public circule spontanément le week-end entre nos trois clubs, rappelle Nicolas Oggier, codirecteur du Motel Campo. Nous associer sous bannière Electron est la consécration d’un phénomène déjà avéré.» C’est aussi la célébration de la longévité d’organisations qui, soumises depuis leur origine à d’intenses pressions administratives, se battent toujours pour exister. «On a débuté sans un sou, réinvestissant nos bénéfices dans l’ancienne annexe Rolex qu’on loue à la Fondation pour les Terrains industriels de Genève, rappelle Frédéric Post, cofondateur du Motel Campo. Depuis 2010, notre activité est limitée au samedi et soumise à autorisation. Rien n’est jamais acquis. Quand on a demandé une ouverture exceptionnelle pour Electron, on nous a d’abord dit non.»

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Même son de cloche à la Gravière, «live club» installé depuis 2012 sur un ancien site de pétrochimie au bord de l’Arve. «On a grandi dans l’incertitude, dit le programmateur Yan Roschi. Au départ, on ne devait être là que pour un an et demi. Notre bail est renouvelé tous les six mois par l’Etat. On croule sous les contraintes légales. Elles coûtent cher. J’ai parfois l’impression qu’on est plus une entreprise culturelle qu’une association.»

Gare à la centralisation

Clubs, festivals ou lieux alternatifs: malgré les difficultés que fait peser sur elle l’administration – à l’exemple de la loi sur la restauration, le débit de boissons, l’hébergement et le divertissement (LRDBHD) – la nuit genevoise a réappris à séduire. «Il y a dix ans, on ne pouvait plus sortir, se souvient Sami Kanaan, conseiller administratif chargé du Département de la culture et du sport de Genève. Le public se rendait alors au Flon de Lausanne qui a porté la vie nocturne romande.

Mais une bonne vie nocturne est une vie qui n’est pas concentrée en un seul endroit.» Congestionnée, devenue ingérable, la centralisation du clubbing au Flon fut un échec. Un épisode contre lequel les acteurs culturels du PAV mettent en garde. «Si les politiques veulent polariser la nuit genevoise route des Jeunes, la prolifération des lieux nocturnes posera inévitablement problème», prévient Nicolas Oggier.

Sortir à Genève coûte cher

Un développement frénétique du PAV en super-centre nocturne est-il alors, demain, un scénario à exclure? A voir. Des appétits pourraient s’aiguiser. En effet, «la nuit est la deuxième branche économique genevoise en valeur ajoutée brute», rappelle Sami Kanaan. Et cela, quand bien même la ville reste chère pour les clubbers («Il est moins onéreux pour un Zurichois de partir faire la fête à Berlin plutôt qu’ici», rappelle Jérôme Soudan) et contraignantes pour ses acteurs.

«Prix de l’immobilier, mises aux normes ou règles imposées par la LRDBHD découragent les initiatives», déplore Frédéric Post. Toutefois, à ceux qui s’obstineraient à rêver de Genève en nouvelle Mecque électro d’Europe, Sami Kanaan voudra rappeler: «La ville n’a ni envie ni besoin d’un tourisme nocturne de masse.»


Festival Electron, Genève, du 19 au 21 avril et de 26 au 28 avril.

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