« Je ne suis pas littérature/Je ne suis pas photographie/Ni décoration ni peinture/Ni traité de philosophie/Je ne suis pas ce qu’on murmure/Aux enfants de la bourgeoisie/Je ne suis pas saine lecture/Ni sirupeuse poésie/Je ne suis qu’un cri. » Plus qu’un cri, Jean Ferrat aura été révolte. Une voix synonyme d’état d’esprit. Un manifeste d’intelligence. Un auteur engagé et humaniste parce que très tôt confronté au racisme et à l’antisémitisme dans les années 40. Mais aussi un chantre de l’amour dans ses plus beaux atours poétiques.

Alternant au fil de son parcours « Ma Môme » ou « Nuit et brouillard » avec « C’est beau la vie » ou « Que serais-je sans toi? ». Communisme et Louis Aragon ont logiquement fait plus que bon ménage dans la bouche de Jean Tenenbaum, fils d’un immigré russe devenu juif errant dans sa France d’adoption avant de ne plus jamais revenir d’Auschwitz. « Nul ne guérit de son enfance », entonnera notamment Ferrat pour résumer sa profonde douleur.

Gravité et lyrisme, contestation et exaltation se mêleront ainsi sans faillir dans l’oeuvre de ce Ferrat mué en institution de la chanson. Capable dans le même souffle habité que « Les cerisiers » ou « Potemkine » de chanter la fraternité sur les tons. Louant aussi bien les petites gens des cités HLM (« On ne voit pas le temps passer ») que ceux de la montagne ardéchoise (« La Montagne »). Là même où l’ermite d’Antraigues-sur-Volane, auto-déclaré « ancien chanteur » depuis le début du siècle et retiré de la scène depuis trente-cinq ans, s’est éteint samedi 13 mars en début d’après-midi à l’âge de 79 ans.

Son village de coeur depuis le début des années 70 le pleure, à l’instar de ses vieux complices en chanson comme Isabelle Aubret, restée fidèle au répertoire de celui qu’elle appelait « Tonton », ou George Moustaki qui a démarré à ses côtés et loué l’exemplarité de l’oeuvre d’un « homme engagé » jamais « hurleur de sentences ». Dans le sillage de sa définitive retraite, Jean Ferrat laisse un répertoire d’un peu plus de deux cents chansons où la poésie prime, quel que soit le propos.

Jean Ferrat n’a en tous les cas jamais chanté idiot. Et a d’ailleurs affirmé son credo par le biais de « Je ne chante pas pour passer le temps », à défaut de le faire toujours sur des orchestrations d’une grande finesse. Il y a consensus depuis longtemps autour de cette figure du patrimoine francophone, qui a découvert la poésie à travers Federico Garcia Lorca alors qu’il suivait une formation d’ingénieur chimiste aux Arts et Métiers. A la fin des années 40, il apprend la guitare, joue dans un orchestre de jazz Nouvelle-Orléans et fait partie d’une troupe de théâtre; art vivant également passion chez Ferrat. Il commence à chanter quelques années plus tard, interprétant pour ses amis Yves Montand ou Mouloudji.

Ce n’est que vers 1952-1953 qu’il écrit ses premières chansons , auditionne dans plusieurs cabarets de la Rive-Gauche parisienne (La Rose Rouge, L’Echelle de Jacob) puis décide de se consacrer pleinement à la chanson et mener la vie de bohème qui va avec. Arrive alors « Les yeux d’Elsa », poème d’Aragon que Ferrat met en musique en 1956 et qu’André Claveau, vedette de l’époque, enregistre sur-le-champ!

Cette première rencontre avec les vers du poète, dont l’adhésion au Parti communiste en 1927 fit grand bruit dans l’histoire du courant surréaliste, marquera grandement la carrière de Ferrat. En 1971, son disque consacré aux poèmes d’Aragon (« Que serais-je sans toi », « Nous dormirons ensemble » ou « Aimer à perdre la raison ») devient un classique instantané et fait partie des plus grosses ventes de l’époque. Un succès que Ferrat réédite en 1975 avec l’album polémique La femme est l’avenir de l’homme où, aux côtés de cette fameuse déclaration d’Aragon muée en tube, le chanteur s’attaque aux grands industriels, aux chaînes de télévision, à la guerre du Vietnam (« Un air de liberté », titre interdit d’antenne). L’épilogue discographique Aragon-Ferrat survient en 1994 via seize nouveaux poèmes joliment mis en musique avec la complicité du fidèle arrangeur Alain Goraguer (Vian, Gainsbourg).

Le rayonnement de Ferrat est également passé par les écuries du label Barclay, quand le chanteur y rejoint, en 1963, Aznavour, Ferré et Brel et y publie l’incunable « Nuit et brouillard ». A contre-courant de la vague yé-yé dominante, Ferrat privilégie l’engagement à la distraction. Les coeurs font boom en pleine France gaulienne, et Ferrat d’endosser son indéfectible statut de chanteur d’opposition au régime. Celui qui est restera longtemps compagnon de route du Parti communiste enfoncera le clou par l’omniprésence de références historiques et artistiques dans son répertoire- guerre d’Espagne, le cuirassé Potemkine, Cuba, Maïakovski ou Picasso. Autant de penchants qui lui vaudront l’ire du pouvoir et la censure des médias durant les années 60. Sa conscience politique, sa lucidité des soubresauts de son temps achèveront de faire de Ferrat un grand chanteur populaire. Avec l’album Le bilan en 1980 et le titre « La porte à droite » (où apparaît même le secret bancaire suisse) en 1985 en guise de liquidation de sa période rouge. Un solde de tout compte avec une époque devenue trop réaliste aux yeux de Ferrat.