Ne pas le déranger, il mange. Fin de concert, coulisse de l’Auditorium Stravinski, Questlove ne fera rien de bon avant d’avoir jeté un sort à son poulet. Il est un ogre calme, en pull à capuche noir orné d’un gros cœur qui saigne. Partout, dans ces couloirs de moquette, les musiciens des Roots refont le match, les vertiges d’un spectacle; il y a Usher qui laisse de temps à autre sa tête repeinte de blond surgir d’une porte scellée. Trombone Shorty, Petit Prince de La Nouvelle-Orléans, est resté après son propre concert pour voir ça. Il vous montre ses pas de danses volés «à James Brown». Il y a là, dans ces quelques mètres carrés d’outre-scène, un concentré de musique américaine à son sommet. Quincy Jones passe tranquillement en veste d’alpagueur; depuis le début du festival, il dîne sur une table de bistrot posée pour lui au bord de la scène.

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On aurait dit une block party, un cortège louisianais, ou l’émission mythique Soul Train; on aurait dit à la fin un gospel de tabernacle baptiste quand Usher frisait la glossolalie avec les mains agitées dans l’air moite. Deux heures de spectacle: le meilleur groupe de hip-hop du monde, The Roots, invite une superstar du R&B, dont les déhanchés ont eux aussi tout pris à James Brown et à Michael Jackson. On aurait vite fait de conclure à l’erreur de casting. Questlove, la science musicale incarnée, qui prête son groove à ce qu’on aurait appelé au siècle dernier un chanteur de charme. Mais on a vu Usher chanter aux funérailles de Michael Jackson, dans ce stade californien où les vautours déjà volaient au-dessus du cercueil, mais où deux voix, celle de Stevie Wonder et la sienne, guérissaient un peu de la peine.

Hommage au festival

On a vu aussi Usher à la Maison-Blanche, sous Obama, reprendre Ray Charles avec une sensualité mêlée d’intelligence et d’humour qui ne laissait aucun doute: il est un grand interprète. D’ailleurs, à la fin du concert montreusien, il mime les râles du «What I’d Say» de Ray Charles comme s’il se souvenait à cet instant précis de Ray Charles à Montreux en 1978 sur la scène du Casino. Est-ce un hasard? Quand on rencontre enfin Questlove en digestion, avec deux bières de gingembre prêtes à l’emploi, il vous rappelle toutes les dates fondamentales de l’aventure montreusienne, le concert d’Aretha Franklin en 1971, celui de Marvin Gaye en 1980. Il a saturé le show d’Usher de références à l’histoire du festival, aux musiques noires, il a voulu faire de ce spectacle la quintessence de la revue soul.

«J’aimais beaucoup la voix de Usher, mais il me semblait qu’il fallait le dépouiller un peu. Je lui ai demandé s’il était d’accord de renoncer à ses danseuses, aux feux d’artifice, à ses changements de tenue; il a négocié pour un changement s’il transpirait trop! On s’est mis d’accord sur ça.» Et si Usher était un chanteur des années 1970? Tout le spectacle est né de cette idée étrange; déplacer les tubes de Usher dans l’univers esthétique de la musique noire américaine à la grande période de la Motown, sans renoncer aux apports du hip-hop. Rien chez Questlove n’est muséal. Il vous raconte que, pour le dernier album de D’Angelo, Black Messiah, il a enregistré de nombreux rythmes sur son iPhone directement: «Avec les années, je deviens de moins en moins fétichiste du matériel, j’aime l’idée que les choses puissent se faire sans coût.»

Bâtisseur de ponts

C’est une prodigieuse expérience que de voir The Roots sur une scène – ils sont là depuis deux soirs, ils ont remplacé au pied levé Emeli Sandé et, après leur premier concert, ils ont passé une bonne partie de la nuit à faire le bœuf dans les entrailles du festival. Cet orchestre offre une synthèse étonnante entre la démocratie participative et l’autocratie assumée. Questlove pose en batteur jupitérien au fond de la scène, entouré de deux microphones où il glisse sans cesse des indications au groupe: «Je suis comme un flic qui gère le trafic, je suis un GPS rythmique, vous n’avez pas entendu ce soir mais on a fait trois erreurs. Si on laisse les gars blaguer, tout part à vau-l’eau.» On repense encore une fois à James Brown qui amendait ses employés pour chaque fausse note. La musique, ici, est une joie avec laquelle on ne plaisante pas.

Malgré cela, ce concert est une entreprise libératoire. Le solo immense, démesuré, du guitariste Captain Kirk Douglas, qui fut peut-être la plus belle conquête de la nuit. Le solo ludique, imparable, de cette espèce d’intello aux rousseurs filasses, Jeremy Ellis, qui tient les boîtes à rythme. Non, Usher ne s’est pas transformé en Otis Redding ce soir; non, ses chansons ne valent sans doute pas les modèles auxquels elles aspirent. Mais il y avait dans cette rencontre entre la culture de la célébrité et celle de la musique quelque chose d’authentiquement américain, une leçon décomplexée. «Vous savez de quoi je suis le plus fier?» demande encore Questlove avant de quitter sa loge. «Quand on dit que je suis un bâtisseur de ponts.»