On lui a demandé de renoncer à l'électricité. A lui qui avait pratiquement initié la modernité africaine au sein des Ambassadeurs, son orchestre de motel. A lui qui, dans les années 80, avait fait de Paris une cité noire de synthèse, avec renfort de claviers branchés, production peaufinée et batterie en boîte. Avec Moffou, Salif Keita s'est fait violence. Il est retourné aux instruments de griot dont sa caste noble l'avait écarté.

Ce jeudi, des fils pendent sur le flanc des guitares. Mais le cantor au teint pâle, qui regroupe dans sa cour bamakoise les albinos errants, défriche encore la piste acoustique. Il est dressé, dans son costume mauve, au milieu d'un ensemble où tout ce que le Mali compte de guerriers mélomanes se concurrence en effets de style. Il y en a un, tout au fond, qui tient son luth sur la tête. L'autre qui alpague les chanteuses avec un djembé sculpté. Et Salif Keita, qui n'a jamais dans sa carrière longue exécuté plus de gestes qu'il n'en faut pour emballer l'assistance, esquisse un revers de hanche qu'il abandonne aussitôt.

Dans les musiques du monde, ils sont tous attifés d'un sobriquet qui sert de repère aux marchands de disques. La diva aux pieds nus, la reine de la salsa, les papys cubains. Salif Keita n'a pas volé le sien, plutôt sommaire. La voix d'or. Cela tient à la texture acidifiée, aux notes qui ne finissent pas, au parlé chanté que les conteurs sahéliens élaborent depuis le temps des grands empires. Surtout, ses phrases s'achèvent toujours comme un pleur. La mine inexpressive, presque absente, Salif Keita place l'entier de ses tensions tues en des incantations pressurisées.

Dans ce Paléo qui doit beaucoup cette année à l'Afrique scandée, le Malien pâle est davantage que son ambassadeur. L'un de ses fondements.

Cette chronique relate les nuits africaines du Village du Monde.