film Documentaire

Mes nuits de portier à L’Usine de Genève

Arnaud Trambouze a filmé son ascension au poste de chef de la sécurité. «Les Gardiens du Zoo» retrace une descente aux enfers menant aux tribunaux genevois

Les Gardiens du Zoo est un objet rare. Cette réalisation d’Arnaud Trambouze, son premier long métrage, a pour décor un «centre pour animaux nocturnes», comme le désignent les responsables de L’Usine, à Genève, qui ont exceptionnellement accepté la présence d’une caméra dans leur univers autogéré.

Le pitch? Il s’agit du parcours initiatique et inédit d’un quidam de 31 ans, affublé d’une veste en cuir noir, et reconnaissable à sa barbe et à ses yeux verts. Le hasard le conduit à plonger dans un des hauts lieux de la culture alternative romande; un bouillon social, où se mêlent noctambules, marginaux, mélomanes et dealers. L’auteur-réalisateur et protagoniste de l’œuvre, sans compétence sécuritaire particulière, est propulsé au poste de nouveau ­responsable du service d’ordre du temple des tendances musicales électroniques et du dj’ing contemporain.

L’histoire se déroule en 2007, dans un lieu qui passe pour être le plus gros débit de bière de Suisse occidentale. Près d’une année durant, il y voit défiler chaque soir de fin de semaine jusqu’à 2000 noctambules: un amas aussi disparate qu’interlope, s’égarant jusqu’au petit matin dans les miasmes de la débauche sensorielle. Le récit se termine par la condamnation d’Arnaud Trambouze à 1 mois de prison, avec 2 ans de sursis, pour coups et blessures. «On m’accuse d’avoir frappé cet homme au sol. […] Je regrette mes actes», plaidera notre antihéros.

Comment en est-il arrivé là? Tout a commencé lorsqu’Arnaud Trambouze, alors étudiant post-grade à la Haute Ecole d’art et de design de Genève, accepte la proposition d’André, à l’époque nouveau responsable du Zoo, à L’Usine. «Il m’a offert de devenir chef et de remplacer l’ancienne équipe de sécurité, soit environ quinze videurs», indique-t-il. Cette occasion survient à un moment où la tension des rapports entre la direction de L’Usine et son personnel de sécurité – préparant son départ suite à une réputation jugée trop sulfureuse – est à son paroxysme. En contrepartie des risques encourus, le portier en herbe parvient à imposer la présence de sa caméra.

Equipement minimaliste au poing et avec l’assurance de sa cadreuse, Jessica Champlaine, il enregistre sur un mode de cinéma direct une somme de face-à-face rapprochés, au cœur d’une scène contre-culturelle parmi les plus emblématiques de la région. «Au départ, j’ai commencé à filmer avec une blonde de 1,80 m. Cela n’a pas marché, on n’arrêtait pas de l’aguicher», confie le réalisateur, qui a troqué sa plantureuse camerawoman contre une femme de 1,60 m, plus discrète. L’œil mécanique d’Arnaud Trambouze est alors vite assimilé, bien que parfaitement visible du public qui, à de nombreuses reprises, s’en amuse. Mais si certains jouent à séduire l’objectif, d’autres l’injurient, brandissant leurs deux majeurs en signe de réprobation. L’interaction va même jusqu’à frapper la caméra.

Résultat: cent heures de rushes, pour une descente aux enfers – où l’on ne comprend pas forcément tous les tenants et aboutissants – concentrées en 87 minutes. L’ensemble se définit comme un témoignage en forme de tableau clair-obscur, panaché d’un assemblage sonore aux accents assourdissants. Le documentaire a vocation informative, non didactique. Il ne se livre à aucun parti pris. L’acteur se contente ici d’appeler la réalité à lui.

Qu’y découvre-t-on? La narration débute par une fin de soirée. Au moment où le personnel de L’Usine démonte le dispositif placé à l’entrée du Zoo. Cela fait bientôt sept heures que la clientèle s’y ébat sur deux niveaux, reliés par un ascenseur étriqué et des escaliers. A l’extérieur, on retire les barrières et on plie les bâches en toile sombre censées protéger du froid et de la pluie – mais aussi des facéties de quelques inconscients qui jettent des bouteilles en verre vides sur les portiers – la faune qui gravite autour de la place des Volontaires. Quand tout à coup, à la lumière du crépuscule, un portier faisant mine de hausser le ton déploie sèchement une matraque télescopique. Aucun danger alentour: ce n’est que de l’humour de portier. Les derniers fêtards continuent à s’extirper du Zoo, par vagues.

A l’intérieur, Arnaud Trambouze écoute les conseils de sécurité que lui prodigue son futur prédécesseur et videur en chef. Il apprend les rudiments des échanges d’informations à distance et les astuces liées à l’emplacement des effectifs. On lui parle aussi des «frappes éducatives», administrées avec la paume de la main pour ne pas marquer les chairs, ou encore les techniques d’étranglement (pouvant conduire à l’évanouissement de celui qui les subit) utiles pour maîtriser d’éventuels récalcitrants. Viennent ensuite les premières fouilles, maladroites, de notre protagoniste.

Une bagarre éclate, après sept minutes de projection. Le trouble-fête est rapidement, mais vigoureusement, évacué. «Je ne voulais pas faire une simple compilation de rixes, admet Arnaud Trambouze. Le sensationnel ne m’intéresse pas.» Pourtant, la tension ne cesse d’osciller tout au long de son film: violence et racisme ordinaires font partie intégrante de l’intrigue. Car la nuit, on ne rigole pas toujours au Zoo. Parole d’ancien videur. «Il fallait que j’en mange quelques-uns de temps en temps, pour pouvoir tenir la route dégagée», commente un vétéran de l’accueil à l’accent marseillais. L’homme arbore un catogan. Il décrit ses faits d’armes avec des gestes saccadés, prenant garde de ménager son cocktail fluorescent à la main.

Puis, changement de décor: l’équipe de sécurité se réunit pour débriefer sa soirée. On distribue les salaires, à la bonne franquette. Le tarif est de 25 francs de l’heure, soit un cachet – dispensé d’impôt – d’environ 160 francs la nuit, le Zoo étant ouvert en fin de semaine de 23h à 5h du matin. «Si l’on recule une fois, quand il y a vraiment un truc méchant, on a perdu. Ils sauront qu’on est des fiottes et ils vont revenir», argumente le responsable du club, où le service d’ordre joue tous les soirs au chat et à la souris avec les dealers. Noyés dans l’obscurité, le bruit et la foule, ces derniers en profitent pour s’adonner à leur commerce illégal intra muros. Sauf qu’à L’Usine on tolère mais on n’accepte pas tout. Idem pour les mineurs de moins de 16 ans. Une fois repérés, ils sont reconduits à l’entrée avant d’être remboursés… pour autant qu’ils obtempèrent.

Le documentaire révèle une version moderne et genevoise du mythe de Sisyphe: plus les portiers chassent les vendeurs de drogue, plus ces derniers tentent de se réapproprier le terrain. Pour les confondre, Arnaud Trambouze n’hésite pas à engager un Nigérian sans domicile fixe, inconnu au bataillon des portiers du Zoo, pour fureter à l’étage afin de surprendre en flagrant délit les transactions douteuses. Bingo, la connaissance indésirable de notre protagoniste principal, croisée plus tôt dans la narration, a été prise la main dans le sachet de drogue. «T’es revenu à L’Usine? Tu sais que c’est fini pour toi, L’Usine», avait lancé Arnaud Trambouze à ce jeune homme, de prime abord respectable, et qui semblait fréquenter une école de commerce. S’en était suivie une discussion cocasse. Ou plutôt une feinte de négociation, au cours de laquelle l’individu avait juré par tous les saints qu’il se tiendrait à carreau. Le chef de la sécurité l’avait alors presque menacé d’équarrissement sur la place publique s’il le surprenait une fois de plus à dealer dans le club. Ce qui fut fait. «Je me suis livré ici à une mauvaise version d’Al Pacino, reconnaît l’acteur. Je l’ai défié face caméra et devant témoins. A cet instant, comme à d’autres moments dans le film, je n’étais plus moi-même.» Cette attitude schizophrénique conduira d’ailleurs Arnaud Trambouze à payer la facture émotionnelle de longs mois de vigilance à l’entrée du Zoo, longtemps après les faits.

Police, chiens renifleurs, ambulances, sang, courses-poursuites avec les pickpockets sont montrés à l’écran: comme s’il s’agissait de l’inventaire d’une soirée presque banale à L’Usine. «C’est une topographie du réel, autant qu’un témoignage responsable», nuance le réalisateur. L’une de ses séquences illustre d’ailleurs à merveille la question des interventions policières: quelle version donner aux forces de l’ordre? L’équipe du Zoo se concerte et s’accorde, quitte à réinterpréter (un peu?) la vérité. On voit également l’un des videurs sans doute impliqué dans la rixe se résoudre à restituer sa matraque à son épouse qui, «de toute façon, dit-il, en a plus l’utilité que lui». La troupe paraît solidaire. La suite du récit prouvera le contraire.

«Illusion, résume Arnaud Trambouze, qui finit par être trahi par le témoignage à charge de son responsable. La réalité, c’est quand vous êtes au poste de police et qu’un agent vous demande ce qui s’est passé.» La vérité finit ainsi par rattraper le personnage. Bilan: vingt heures de garde à vue, pour quatre heures d’interrogatoire soutenu, dont on ne verra rien, si ce n’est l’effondrement moral du personnage.

Le film ne montre pas l’authentique soir de grabuge. Il l’invente par un montage habile. Qu’est-ce qui s’est réellement passé? «Le club était fermé, raconte un ancien de L’Usine, sous le couvert de l’anonymat. Il a fallu sortir ce type complètement défoncé, pantalon baissé et qui venait de déféquer sur ses habits. On l’a réveillé en lui versant un seau d’eau sur le visage. Il est ensuite devenu violent.» L’individu a porté plainte contre le service d’ordre du Zoo. Les coups échangés sur le domaine public sont illicites aux yeux des juges.

Le film d’Arnaud Trambouze constitue-t-il un document à charge contre L’Usine? L’auteur s’en défend. «La structure autogérée n’a pas assumé ses responsabilités», estime pour sa part son ex-collègue de nuit. Au fait, pourquoi avoir tourné à cet endroit? «Ce qui ressort de ce lieu, au-delà de l’ambivalence qui s’impose au premier regard, entre l’utopie d’accepter toutes les différences individuelles, et leur encadrement par une violence affichée, c’est bien la naissance embryonnaire d’une nouvelle culture, capable ou non de s’autonomiser de celle dont elle provient», explique le réalisateur, qui s’est projeté dans cette arène, oubliant progressivement sa véritable identité.

«C’est un film où je me suis compromis, mais j’assume, conclut le cinéaste au casier judiciaire depuis maculé. A l’époque, le projet m’a valu d’être mis au ban des jeunes réalisateurs, qui ne comprenaient pas mon intérêt pour les milieux alternatifs. Mais comme disait Godard: «C’est la marge qui tient la page.»

«Les Gardiens du Zoo», production depuis traduite en anglais, sous-titrée, sera diffusée en avant-première samedi 13 à 20h à Fonction: Cinéma (Maison des arts du Grütli, Genève).

«Je ne voulais pas faire une simple compilation de rixes. Le sensationnel, cela ne m’intéresse pas»

«La réalité, c’est quand vous êtes au poste de police et qu’un agent vous demande ce qui s’est passé»

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