Au départ, le livre événement de Marc-Antoine Mathieu, 3 secondes, était un projet purement numérique, le mouvement étant évident pour amplifier le vertige des zooms, des tunnels d’images qui constituent la structure de ce fascinant polar mené, au vrai sens du terme, à la vitesse de la lumière. C’est en manipulant ses dessins pour mettre au point le montage de sa séquence «filmée» image par image que l’auteur a réalisé l’intérêt esthétique et narratif de juxtaposer ces instantanés en cases de bande dessinée sur papier. Le résultat: la possibilité d’une double lecture fascinante, l’album contenant un code permettant d’accéder gratuitement à la version numérique sur le site de l’éditeur, Delcourt.

Cette première est tout à fait éclairante sur l’intrication croissante du numérique et du papier, qui est une des tendances évidente de l’année écoulée. Même si, nous rapporte l’étude annuelle de l’ACBD (l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée), la lecture d’œuvres sur support numérique est encore minime et stagnante en Europe francophone. De même, bien que la numérisation des catalogues se poursuive, les plateformes de vente et location de BD digitalisées comme Iznéo ne sont toujours pas rentables. La question centrale qui surgit, note Gilles Ratier, l’auteur du rapport, est de toute évidence la nécessité d’œuvres originales conçues pour les supports numériques. Justement ce qu’a fait Marc-Antoine Mathieu.

La nouvelle série Centaures propose une autre innovation liant pixels et papier. Signée Eric Loutte et Emmanuel Hertzet, publiée par Le Lombard, elle contient une douzaine de «QR codes», ces nouveaux codes-barres carrés, liés à des passages précis de cette histoire de coup d’Etat et d’intervention aéronavale française. Ils peuvent être photographiés par smartphone et renvoient à un contenu web inédit prolongeant et documentant le récit.

De leur côté, les auteurs travaillent de plus en plus, à un stade ou un autre de leur création, avec l’ordinateur. Conséquence inattendue, et peut-être une première aussi: ce n’est pas la lauréate 2010 du prix international de la bande dessinée de la Ville de Genève, Gabrielle Piquet, qui est exposée cette année à la galerie Papiers Gras, mais un auteur qu’elle aime bien, Killhoffer. Construisant ses planches à l’ordinateur à partir de dessins épars et inachevés, apportant les détails à la palette graphique, elle n’avait pas de planches de ses remarquables Enfants de l’envie (Casterman) à montrer, et ne voulait pas exposer des dessins qui ne sont qu’une étape de son travail. «Mais je n’ai ni regrets ni frustration, sourit-elle, le but et le résultat de mon travail c’est le livre.» Une mutation évidente, mais numérique et papier semblent bien plus complémentaires qu’adversaires.