Début 2017, Le D.I.X. était annoncé en grande pompe, avec conférence de presse du Département de la culture et des sports à la clé. Ce centre pour les arts numériques devait être inauguré aux Pâquis, 10, rue Jean-Jaquet… en novembre 2017. Le projet était ambitieux avec «pour vocation de stimuler la création numérique en Suisse, en proposant un espace où créateurs, institutions, scientifiques et investisseurs pourront non seulement se rencontrer à travers une série d’initiatives ponctuelles mais aussi profiter des infrastructures elles-mêmes pour collaborer sur certains projets.»

Quatre ans plus tard, cet espace n’a jamais ouvert ses portes. La fondation propriétaire de l’immeuble s’est lancée dans des travaux plus importants qu’initialement annoncés aux porteurs de projets et les loyers ont été revus à la hausse. Le conseil de fondation du D.I.X. a finalement pris la décision de restituer à la Ville la somme qui restait du soutien accordé, après paiement des différentes études techniques lancées à l’époque. Si ce centre d'arts numériques ne verra certainement pas le jour comme initialement prévu à la rue Jean-Jaquet, le conseil de fondation du D.I.X. indique que le projet n'est pas complètement abandonné et pourrait voir le jour en partie, sous différentes formes.

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Chacun dans sa bulle

Pourtant, la mise sur pied d’un lieu permanent pour les arts numériques est plus que jamais d’actualité. Le récent GIFF (Geneva International Film Festival) s’est d’ailleurs emparé de la question lors d’une conférence intitulée: «Genève, un vivier de création digitale qui s’ignore (ou qu’on ignore)?» Quatre intervenants étaient présents pour tenter de répondre à cette interrogation: le chorégraphe Gilles Jobin, l’artiste Simon Senn, François Moncarey du Mapping Festival et Camille de Dieu du studio z1. Ce qui ressort unanimement de cette discussion, c’est justement l’absence de lieu permanent dédié aux arts numériques.

Des artistes numériques, il y en a légion à Genève, sauf que chacun travaille dans son coin, explique Simon Senn: «J’ai créé mon dernier projet chez moi, dans mon salon, en collaboration avec environ 80 personnes, mais je ne les ai jamais rencontrées. Tout se passait sur internet, qui est un lieu parfait pour poser des questions lorsque l’on a des problèmes concrets à résoudre.» Mais si le web semble être un magnifique lieu d’entraide dans le monde de la création numérique, il n’a pas non plus réponse à tout. «Ça permet de résoudre des problèmes que l’on a déjà, ce qui est incroyablement utile, illustre Camille de Dieu. Par contre, ce n’est pas sur un forum qu’il est possible de questionner en profondeur son projet, le faire changer de direction ou le développer.» Ironiquement, le monde du digital a donc ses limites lorsqu’il s’agit de mettre en relation les différentes constellations d’acteurs qui le composent.

Le digital, sans tête ni direction

Le GIFF fait quant à lui partie de ces lieux d’échanges propices au bouillonnement artistique, mais en tant qu’événement annuel il n’offre pas non plus des réponses à toutes les questions. «On reste souvent tous un peu dans notre coin et, tout à coup, un événement comme le festival permet de se rencontrer, d’ouvrir des univers. Sauf que le GIFF ne dure que dix jours. Il nous faudrait un lieu tout aussi fédérateur, mais permanent», précise Simon Senn. Autre problématique: un festival accueille des projets aboutis, là où les artistes cherchent surtout à pouvoir investir un lieu propice à faire évoluer un work in progress. Pouvoir essayer des choses en situation réelle et être conseillé par des acteurs de la branche à la manière des comédiens qui répètent des semaines sur les planches avant de monter sur scène devant un public, voilà le nerf de la guerre.

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Gilles Jobin va même plus loin: s’il manque un lieu à Genève, il manque surtout une direction à donner au numérique, ce qui selon lui va de pair: «Ce qu’il faut surtout, c’est une vision pour le digital. Il n’y a pas de ligne qui défend le domaine. Nous avons certes des soutiens de Cinéforom (Fondation romande pour le cinéma), la ville a un département dédié à la transition numérique, Le Plaza se pose des questions sur le sujet… Il y a un contexte, certes, mais il n’y a pas d’identité. Et une identité, ça passe souvent par un lieu.»

Ce lieu, Gilles Jobin ne l’imagine pas non plus comme un simple point de rencontre entre artistes. Pour que Genève développe un pôle numérique ambitieux et cohérent, il faut selon lui une véritable réflexion théorique, de la recherche, des moyens, une programmation, une direction, bref, quelque chose qui se rapproche d’un théâtre ou d’une cinémathèque mais dédié aux nouvelles technologies. «Il y a une synergie quand il y a une tête, et pour le moment ce n’est pas le cas. Il faut aussi commencer par rassembler les artistes, car on ne se connaît pas. Au GIFF, c’était la première fois que je rencontrais Simon, François et Camille par exemple.»

Une vision commune

S’ils ne se connaissaient pas, ces différents acteurs du numérique partagent néanmoins une vision commune de ce lieu pour le moment conjugué au futur. François Moncarey évoquait lors de la conférence du GIFF un espace simple, bien climatisé, avec des barres qui montent et qui descendent, des projecteurs de bonne qualité et du matériel de base. Pas de fioritures ou de technologies de pointe donc: «C’est inutile d’avoir du matériel dernier cri, car il sera très rapidement obsolète. Il faut laisser les artistes acheter eux-mêmes ce dont ils ont spécifiquement besoin sinon on risque simplement de passer son temps à racheter des machines», souligne Simon Senn. Une vision que Gilles Jobin partage également: «Nous envisageons notre studio de capture de mouvement comme un centre de ressources accessibles pour la création numérique. En partageant nos connaissances et notre pipeline de production avec d’autres artistes, nous donnons accès à notre technologie tout en favorisant l’émergence d’un écosystème digital à Genève.»

Le constat dressé peut paraître sévère. Tout n’est cependant pas tout noir et la ville semble à l’écoute face aux demandes des artistes. Sami Kanaan, présent lors de la conférence proposée par le GIFF, s’est d’ailleurs enquis des différentes remarques et volontés présentées sur la scène du Théâtre Pitoëff. Tous s’accordent également sur le fait que Genève abrite une véritable effervescence digitale, reste encore à savoir quelle direction lui donner. Pour ce qui est des projets concrets, «la direction de la RTS a appelé de ses vœux la création d’un pôle de création numérique», porté par la ville, le canton ainsi que le GIFF et la HEAD. Il ne reste plus qu’à espérer que ce projet ne subisse pas le même sort que le D.I.X.


dSimon de Tammara Leites et Simon Senn, du 2 au 12 décembre au Théâtre de Vidy.


NB: Cet article a été mis à jour le 1er décembre, notamment pour préciser l'usage de la somme débloquée en 2017 par la Ville de Genève.