L’Observatoire des religions en Suisse, basé à l’Université de Lausanne, fête aujourd’hui ses dix ans. Avec humour, son jeune directeur, le sociologue Jörg Stolz, dit qu’il est un produit de la sécularisation. Car plus une société se distancie de ses bases religieuses, plus il apparaît nécessaire d’étudier ces phénomènes étranges que sont les croyances, les rites, les pratiques. L’Observatoire a succédé à l’Institut d’éthique sociale de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse. Son approche des questions religieuses est non confessionnelle, et une dizaine de chercheurs y travaillent. Il faut dire que la Suisse est une terre d’élection pour les études de sociologie religieuse, puisqu’elle comporte plus de 490 groupes religieux, qui cohabitent plutôt paisiblement. Le vote sur les minarets va-t-il remettre en question cet équilibre délicat? Entretien.

Le Temps: Les dix ans de l’Observatoire des religions en Suisse coïncident avec le refus de la construction de nouveaux minarets. Comment interprétez-vous ce vote?

Jörg Stolz: Pour nous, qui avons pour mission d’informer et de dédramatiser, ce résultat est bien sûr décevant. Ce vote se situe dans la continuité des initiatives Schwarzenbach. En Suisse alémanique, il a été beaucoup question de l’«Islamisierung der Schweiz», de l’islamisation de la Suisse. Autrefois, on parlait d’«Überfremdung». On pensait qu’il était impossible d’intégrer les étrangers. La très respectable NZZ évoquait l’«italianisation» de la Suisse. Or vingt-cinq ans plus tard, les Italiens étaient les étrangers les plus aimés en Suisse.

Ce qui est nouveau dans le vote du 29 novembre, c’est l’élément religieux. Il exprime une crainte face à l’islam et à l’islamisme. Et il a eu lieu dans un contexte où quelques affaires – les déboires d’UBS, le conflit avec la Libye – ont déstabilisé les Suisses.

– Ce vote est-il l’expression d’une islamophobie?

– A partir de quand est-on islamophobe? Il n’y a pas de bonne réponse à cette question. On peut bien sûr essayer d’établir des frontières, mais c’est toujours arbitraire. Ce qui est certain, c’est que l’acceptation de cette initiative érige une nouvelle barrière symbolique, une barrière d’exclusion, qui va rendre plus difficile l’intégration des musulmans.

– Quels sont selon vous les principaux obstacles à l’intégration des musulmans, à part les questions liées aux minarets, au port du voile ou à la burqa?

– Les musulmans sont généralement moins bien formés, travaillent dans des milieux socialement défavorisés, ont une plus haute probabilité de se retrouver au chômage et dans les prisons. Certains ont des valeurs très différentes de celle du mainstream helvétique, notamment en ce qui concerne la morale sexuelle. Ils ne disposent pas encore d’une élite.

Les musulmans doivent faire des efforts d’intégration, mais le devoir des Suisses est de leur donner l’opportunité de le faire, et pas de créer des lois discriminant une population spécifique. Cependant, avec le temps, l’islam va devenir de plus en plus suisse. Il n’y aura pas d’islamisation de la Suisse. C’est l’inverse qui va se produire.

– Certains citoyens ont justifié le refus des minarets en invoquant un ras-le-bol face au «retour des religions» sur la scène publique. Que pensez-vous de cette réaction?

– Depuis les années 60, l’importance de la religion au niveau individuel ne cesse de décroître. Les Eglises ont perdu leur emprise sur les individus. En Occident, la sécularisation a été extrêmement forte et rapide. Il n’y a donc pas de retour des religions. Mais dans un monde sécularisé, les personnes qui se disent croyantes semblent étranges. Les médias s’y intéressent et parlent beaucoup de l’islam, d’où cette impression de retour du religieux.

– Vous avez publié cette année avec votre collègue Martin Baumann un livre intitulé «La nouvelle Suisse religieuse. Risques et chances de sa diversité»*. Quels risques le résultat du scrutin du 29 novembre fait-il apparaître?

– Nous allons devoir vivre longtemps avec un article qui n’a rien à faire dans la Constitution et qui pourrait engendrer des tendances de repli chez les musulmans, et peut-être des réactions islamistes et extrémistes. Ce vote donne aussi un signal positif à tous les tenants de l’exclusion. Ceux qui créent la violence raciste pourraient se sentir soutenus au niveau politique.

– La Suisse compte actuellement 491 groupes religieux. Une telle diversité est-elle gérable?

– Oui, car l’immense majorité des groupes religieux ne crée aucun problème. Au contraire, tous ces groupes contribuent au bien public car ils réalisent des actions utiles en faveur des pauvres, des exclus, des immigrés. Par ailleurs, les questions soulevées par certaines pratiques musulmanes – le port du voile ou les rites funèbres – ont généralement trouvé des réponses pragmatiques.

– Quelles évolutions majeures avez-vous observé ces dix dernières années?

– La Suisse devient un pays toujours plus sécularisé et multireligieux. Ce n’est pas un Sonderfall: tous les pays occidentaux connaissent ce processus, car le monde devient de plus en plus petit à cause de la globalisation.

*Labor et Fides.