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A Nyon, les cases d’Alix investissent le musée

Une passionnante confrontation entre la fiction d’une bande dessinée et les vestiges archéologiques de Nyon. L’idée a suscité réticences et âpres discussions avant de convaincre

Plusieurs années de réticences, d’hésitations et «d’âpres discussions» ont finalement porté leurs fruits au Musée romain de Nyon: ArchéoAlix, une exposition alliant archéologie et bande dessinée, connaît un franc succès dès son ouverture, et amène au musée un public renouvelé. Alix, jeune Gaulois romanisé et protégé de Jules César, est le personnage emblématique du dessinateur Jacques Martin, un monument de la bande dessinée historique et collaborateur d’Hergé, décédé en Suisse en 2010.

Ce «mariage complexe entre rigueur scientifique et œuvre de fiction» n’allait pas de soi. Les archéologues sont plutôt pointilleux sur l’exactitude historique et Jacques Martin, même s’il a très vite eu l’ambition d’être au plus près de la réalité antique et des progrès de la recherche, n’en a pas moins imaginé Alix, lancé en 1948 dans le journal Tintin, en autodidacte, sans formation historique. «Je ne connais pas beaucoup de musées qui auraient accepté d’accueillir une telle exposition, souligne l’archéologue Christophe Goumand, commissaire. A ma connaissance, c’est une première sous cette forme, même si Alix avait déjà été exposé à la Sorbonne en 1984.»

L’exposition présente une vingtaine de planches originales remarquables de Martin mettant en scène le monde antique, quantité d’autres études et dessins originaux, des documents sonores ainsi qu’une (toute petite) partie de la bibliothèque de travail que le dessinateur avait réunie au cours de sa carrière. On y découvre aussi une mise en scène autour du bureau qui était le sien aux Studios Hergé, et qu’il avait déménagé à son domicile de Pully. Et surtout, nombre de documents ainsi qu’un film en 3D confrontent les cases du créateur, ses sources et des photos des éléments architecturaux reproduits dans les aventures d’Alix ou dans la série d’albums didactiques des Voyages d’Alix. Confrontation directe aussi avec les vestiges découverts à Nyon, blocs décorés, chapiteaux, stèles et inscriptions gravées, en pleine adéquation puisque Noviodunum fut fondée du vivant de César.

Le musée a poussé un peu plus loin encore ses «quelques libertés prises avec la science» en illustrant tous les panneaux explicatifs de ses salles permanentes avec des cases tirées des aventures d’Alix. Une démonstration de l’aspect documentaire de cette fiction, puisque des illustrations probantes de tous les textes didactiques du musée ont été trouvées dans l’œuvre de Martin.

Il est indéniable que le travail de reconstitution de Jacques Martin a fasciné ses lecteurs et éveillé chez nombre d’entre eux le goût pour l’histoire ancienne, suscitant même des vocations d’archéologue. Christophe Goumand lui-même admet qu’Alix était en lui quand il s’est orienté vers sa profession. «Le travail de Martin n’est pas scientifique, note-t-il, mais il a un grand impact, il permet d’entrer dans un monde disparu même s’il n’est pas tout à fait exact, et parvient à le faire un peu mieux comprendre. Il a commis des erreurs et des anachronismes, mais il a le plus souvent corrigé ces erreurs d’albums en albums, comme cette vue de l’Acropole d’Athènes qui comportait le bâtiment… du musée construit au XXe siècle! Mais l’œuvre de Martin reflète aussi l’évolution de la science et de l’archéologie: on a passé de l’image de monuments en marbre blanc tels qu’ils subsistent aujourd’hui à des édifices colorés par exemple. Il en est de même avec l’image des Gaulois barbus, poilus et torse nu, vieille interprétation reprise dans Le Sphinx d’or, devenus ces personnages imberbes aux beaux vêtements dans Vercingétorix, un album bien ultérieur.»

Le dessinateur s’est aussi beaucoup inspiré, à ses débuts, de la peinture romantique du XIXe siècle, et on peut mettre en évidence des correspondances entre telle toile de Jean-Léon Gérôme et des cases mettant en scène des gladiateurs dans un amphithéâtre à l’architecture inexacte. Mais peu importe, face au «formidable potentiel de transmission des connaissances auprès des jeunes»: d’ailleurs, dans Le Dernier Spartiate, Martin a imaginé avec son intuition une citadelle grecque qui a époustouflé le découvreur d’un site similaire tant elle était exacte, alors que lui-même n’avait pas encore procédé à sa reconstitution scientifique…

«L’intérêt de ce projet s’est petit à petit imposé à moi, souligne la conservatrice du musée, Véronique Rey-Vodoz. Jacques Martin sait faire rêver les gens, mieux que nous, mais c’est aussi ce qu’on espère faire avec notre musée. Il m’a également fait m’interroger sur mon travail.»

ArchéoAlix, l’Antiquité imag(in)ée par Jacques Martin, Musée romain de Nyon, rue Maupertuis, jusqu’au 15 avril 2013. Du mardi au dimanche de 10h à 17h, de 14h à 17h de novembre à mars. Rens. 022 361 75 91 ou www.mrn.ch

Les reconstitutions de Jacques Martin ont suscité des vocations d’archéologue

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