Une virée en voiture dans les bois de Gingins. Avec la découverte des sous-bois et de la borne frontière qui sépare la Suisse de la France à la hauteur de La Rippe. Un même paysage, deux pays. Quelle est la part organique de cette scission? Plus tard, une promenade dans le quartier de La Combe, à Nyon, avec une attention soutenue à des phénomènes naturels d’ordinaire négligés.

Et cette confirmation: le très proche et le très commun peuvent devenir poétiques et singuliers si l’on se penche sur les détails de leurs manifestations. Communs singuliers, c’est justement le nom de ce 37e far° festival des arts vivants revisité en raison du Covid-19. De festival, l’événement est devenu une fabrique des arts vivants étalée sur une année. Vendredi soir, le pari a été rempli: les participants à ces projets itinérants se sont vraiment sentis vivants.

Jumelage et gémellité

Laurent Pichaud est passionné par les jumelages, ces opérations de rapprochement entre communes de différents pays pour éviter de voir derrière l’autre un possible ennemi. Dans le cadre du far°, l’artiste français a orchestré une gémellité moins officielle:… en jumelle, un projet qui rapproche «naturellement» les habitants suisses et français dans la région de Nyon. Sur une ligne partant du Jura pour se jeter dans le lac Léman, ces citoyens appartiennent à un pays différent, observe le créateur, tout en partageant les mêmes forêts et les mêmes champs. A bord d’un minibus, les spectateurs ont doucement exploré cette réalité contrastée. D’un côté la loi, qui claque en interdits et règlements. De l’autre, la beauté du site qui appelle à une communion sans empêchements.

La valse des bénévoles

Rendez-vous aux Marchandises, le «nouveau» Q.G. du far° depuis que l’Usine à Gaz est en travaux. Cette fois, pas d’aménagement spectaculaire sur la place. En raison du Covid-19, la seule signalisation de l’événement tient dans une tonnelle en bois apposée au Q.G. C’est joli, c’est frais et, en ce vendredi soir, c’est animé par une tablée bruyante de jeunes adultes. «Ce sont nos bénévoles, raconte Alexandre Kaspar, attaché de presse du far°. Certains d’entre eux étaient tellement tristes de ne pas pouvoir travailler pour le Paléo qu’ils sont venus prêter main-forte à notre rendez-vous.»

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Dûment masqués, on embarque à huit dans le minibus de Laurent Pichaud. Qui, en prenant la route direction Saint-Cergue, commence par évoquer les deux frontières françaises des environs. Celle qui sépare le lac Léman, exactement à mi-chemin des côtes. Et celle qui traverse le Jura, plus visible car à ciel ouvert. Dans la voiture tintent des cloches, allusion aux pâturages à l’horizon. C’est que, dans la belle lumière d’une fin de journée, nous bifurquons vers Gingins, région maraîchère et forestière où l’artiste indique, dans un champ, l’exact point médian entre les deux frontières évoquées auparavant. Pourquoi ce souci topographique? Pour montrer sans doute l’arbitraire d’une telle division.

Un diadème de végétation

En parallèle, l’artiste interpelle notre imaginaire. Il stoppe la voiture au bord d’une route, vise une ligne d’arbres qui barre l’horizon sur la gauche et se souvient d’une ligne d’arbres cousine, régulièrement observée depuis le TGV peu avant Paris et devenue phrase poétique lorsqu’une autrice l’a citée dans une de ses publications. Avec cette écrivaine et sœur d’observation, Laurent Pichaud est allé voir de près ce «diadème de végétation». A ce moment, il s’est senti observé par les TGV qui traçaient régulièrement «un trait de crayon dans le paysage». Alors lui est venu cette réflexion. On parle toujours de notre regard sur le paysage. Qu’en est-il du regard que porte le paysage sur nous?

Plus loin, dans les bois qui voisinent l’abbaye Notre-Dame-de-Bonmont, le voyage en minibus prend une tournure de happenings. De curieux personnages portant jambières ou maillots aux couleurs des armoiries des communes de la région font irruption. Une silhouette semble s’enraciner sur un tronc aux côtés du marais des Tréfonds. Une deuxième chante des mélodies populaires en s’enfonçant sur un sentier. Un troisième larron barre la route de notre véhicule, le visage cagoulé. Au tableau final, situé à la borne qui sépare la Suisse de la France vers La Rippe, ces personnages se réunissent dans une chorégraphie des frontières qui se profile sur le lac. La paysanne qui possède le champ intervient, nous rappelant de limiter nos foulées pour ne pas nuire à la fauche. Jolie irruption de la réalité dans un réel rêvé.

Nyon sauvage

Cette rencontre entre deux réalités fait aussi le sel des Chroniques du dehors, du collectif romand LiMONADE. Ces jeunes graphiste, dessinatrice et photographe ont imaginé une rencontre en trois étapes qui poétisent l’environnement urbain et nous invitent à en prendre soin. Le premier volet, emmené par Morgane Ischer, propose une série de témoignages de Nyonnais et Nyonnaises sur la vie de la faune et la flore pendant le confinement. Les canetons de Marie, la colonie d’orvets de Keith et les herbes folles des voies CFF de Sandra ouvrent, chaque fois, des lucarnes de verdure dans le béton de La Combe où Morgane délivre ces observations. Pour choisir les récits, chaque spectateur pointe un dessin sur une carte stylisée réalisée par la conteuse et le procédé amène de la fraîcheur à la narration.

La poignée de spectateurs retrouve la position assise lors du troisième round. La photographe Léonie Marion y dit très simplement des poèmes, essentiellement de femmes sur la nature et ses pouvoirs magiques. Des bras qui deviennent des branches, des ciels qui deviennent immenses… Les plumes de Corinna Bille, Andrée Chedid et Mary Oliver ramifient et vivifient cette virée d’été.

Génocide d’insectes

Une virée qui, dans sa seconde partie, prend un tour plus pédagogique. Très tranquillement, Alice Perritaz emmène le public auprès d’un arbre mort pour parler des champignons qui croissent à même l’écorce, sur les flancs d’une prairie renaturée pour évoquer la biodiversité et au-dessous d’un lampadaire pour nous briefer sur la mort des insectes due à la pollution lumineuse. «On estime que, chaque nuit, 150 insectes meurent d’épuisement sous un lampadaire comme celui-ci. Sachant qu’il y a 1935 lampadaires identiques à Nyon, on peut en conclure que plus de 290 000 insectes meurent chaque nuit, dans cette ville», lâche la jeune femme sans ciller. L’observation de la nature rend philosophe. Le far° l’a compris et, jusqu’au 22 août, inscrit beaucoup de ses projets dans le paysage enchanteur de la région.


Le far° – fabrique des arts vivants, jusqu’au 22 août, 022 365 15 50, Nyon