Scènes

A Nyon, le far° promet un vaste renversement

Pour sa 34e édition, le Festival des arts vivants quitte l’Usine à Gaz en travaux et rejoint le bâtiment des Marchandises, au centre-ville. L’occasion de bouleverser ses habitudes et de travailler encore plus avec la population

Quelle est votre pratique préférée? Les plantes vertes, le paddle ou les sorties en boîte? Invitée du 34e far° Festival des arts vivants qui débute ce vendredi, l’artiste grecque Lenio Kaklea posera cette question aux habitants de Nyon. Elle l’a déjà fait dans la commune française d’Aubervilliers et le résultat donne Encyclopédie pratique/Portraits choisis, un solo de danse à découvrir à la salle communale en fin de festival. Oui, en raison de travaux à l’Usine à Gaz, le far° perd sa vue sur le Léman et son QG si charmant. Mais, rassure Véronique Ferrero Delacoste, couplé à la salle communale qui lui fait face, le bâtiment des Marchandises tout juste rénové sera parfait lui aussi.

Surtout, il va permettre des actions artistiques en lien avec le public durant toute l’année. Que promet le far° 2018? «Un chambardement, sourit la directrice. En rapport à notre déménagement, nous avons eu envie de chahuter les habitudes, de questionner les évidences.» Anthropocentrisme, post-colonialisme, sexisme: grâce à des artistes agitateurs d’ici et d’ailleurs, les «ismes» totalitaires seront mis cul par-dessus tête pendant une semaine à Nyon. Rencontre avec une leader alerte qui aime la redéfinition.

LE Temps: Comment s’organise votre installation aux Marchandises?

Véronique Ferrero Delacoste: Très bien. C’est un lieu que nous avons déjà investi pour des ateliers et qui a le mérite d’être plus centré. Pendant le festival, la rue des Marchandises sera fermée à la circulation et un gradin extérieur créera le lien entre notre bâtiment et la salle communale, qui accueillera les plus grosses productions. Ce gradin aménagera une cour des Marchandises qui sera aussi investie. Enfin, comme certains spectacles exigent une boîte noire, c’est-à-dire un théâtre plus hermétique, nous nous déplacerons à l’ADC à Genève, pour le très puissant MONUMENT 0.5 de la Hongroise Eszter Salamon, un regard sur la danse expressionniste allemande, et au casino de Rolle pour Andrade, du Belge Michiel Vandevelde, une réflexion sur l’anthropophagie.

Dans ses chiffres, le far° 2018 annonce 21 lieux de représentation pour 19 projets. Etrange, non?

(Rires.) C’est que de nombreux projets sillonnent la région et jouent dans plusieurs lieux. C’est d’ailleurs une particularité de cette édition plus urbaine, plus interactive. Beaucoup de performances sont déambulatoires et vont à la rencontre de la population. Je pense par exemple à Opavivará!, des Brésiliens Transnomades. C’est un spectacle très allègre, très vivant, qui vient de Rio et dans lequel les artistes poussent un barbecue et un karaoké roulants et les utilisent avec les passants. Ils seront à la plage de Nyon, au marché, sur les quais, dans la cour des Marchandises, etc. Leur enthousiasme est vraiment communicatif. C’est aussi le cas de Palimpsest, de la Suisse Nicole Seiler. Un travail qui, à travers un système audio et sans interprètes, raconte l’histoire des lieux par le simple récit. Sa proposition explique par exemple les origines des Toblerones-bunkers de Gland et renverse l’idée que l’on s’en fait.

Et puis, en matière d’interactivité, il y a aussi la recherche de Lenio Kaklea sur les pratiques individuelles et collectives…

Oui, c’est une proposition qui me tient très à cœur, car l’artiste grecque a ce mérite de valoriser des pratiques anodines, qui n’ont l’air de rien, mais qui racontent aussi qui on est. En plus, Lenio appartient à ces artistes avec lesquels on mène une collaboration sur le long terme. Elle est déjà venue trois fois à Nyon pour poser ses dix questions à des gens d’ici et reviendra en novembre présenter le résultat artistique de cette enquête. Dans le festival, les 24 et 25 août prochains, elle proposera un solo basé sur cette même démarche effectuée à Aubervilliers. Chez nous, elle a, par exemple, approché et interrogé les jeunes posés près des Marchandises, les personnes âgées des thés dansants, les donneurs de sang ou encore les bénévoles qui font du transport de malades. Toute une population qui a un savoir-faire, une identité particulière et qui raconte de manière très touchante et décalée les gestes de sa pratique.

Toujours dans cette idée d’investigation sociologique décidément très présente dans cette édition, les Nyonnais donneront leur point de vue sur la notion d’indépendance…

En effet. Déjà présent au far° l’an dernier, le collectif chilien Mil M2 (prononcer mille mètres carrés) a demandé à la population ce qu’elle souhaitait poser comme question à l’horizon et a affiché les réponses sur des lettres géantes tirées par un bateau sur le Léman. Cette année, ces artistes, associés à la Suissesse Adina Secretan, reviennent avec Hoy por Hoy, dans lequel ils vont interroger les gens sur leur vision de l’indépendance. Ils interviennent en plusieurs endroits de la ville avec, notamment, un tas de terre pour suggérer l’importance du territoire et l’exposition de plusieurs déclarations d’indépendance, comme la déclaration du Royaume gay et lesbien des îles de la mer de Corail ou la Déclaration d’indépendance du cyberespace, dont la diffusion sonore émanera d’un bâtiment municipal nyonnais… La notion d’indépendance est une question compliquée, qui n’est pas exempte d’un protectionnisme coupable parfois, et ces travaux ne font pas l’économie de ce questionnement.

D’ailleurs, le post-colonialisme a aussi sa place dans votre programmation. Dans quel cadre?

Dans le cadre de Coincidencia, un programme d’échanges culturels entre la Suisse et l’Amérique du Sud initié par Pro Helvetia. Je me suis rendue plusieurs fois au Brésil et j’ai constaté que la question du post-colonialisme reste une préoccupation, également chez les tout jeunes artistes. Elle figure avec force, par exemple, dans le spectacle brésilo-portugais Anthroposcènes ou dans Andrade, de Michiel Vandevelde. Dans ces spectacles, les artistes convoquent l’essayiste brésilien Oswald de Andrade, qui a recensé des rites cannibales de tribus indigènes durant lesquels, en mangeant l’autre selon un rituel très étudié, ils s’appropriaient sa force et sa richesse. Toute cette question du métissage et de la dévoration symbolique est évidemment très présente au Brésil.

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Dans ce vaste renversement, quelle est la place des artistes locaux?

Nous poursuivons le programme Extra Time lancé en 2015, qui donne sa chance à trois artistes émergents dans le paysage romand. Cette année, ils sont coachés par la dramaturge Michèle Pralong, ex-directrice du Grü, et proposent des travaux très différents. Dans Mimesia, la danseuse Miriam Coretta Schulte, qui a résidé au Caire, imagine un travail très physique sur la manière dont des artistes charismatiques sont des icônes, des modèles en Egypte. Romain Daroles, diplômé de la Manufacture et amoureux de la langue française, donne, dans Vita Nova, un cours magistral sur Louis Poirier, mystérieux auteur sans œuvre. Quant à Trân Tran, dans HERE & NOW, cette illustratrice de formation interroge le théâtre en construisant à vue un spectacle à partir d’une foule d’accessoires. A travers Extra Time, ces artistes locaux bénéficient d’un suivi de plusieurs mois et d’un soutien à la production et à la diffusion.

Gaetano Cunsolo a un projet qui me plaît particulièrement: construire une nouvelle cabane chaque nuit. Pourquoi et comment se déroule cette démarche?

Cet artiste italien construit en effet des abris éphémères sur toute la durée du festival dès le coucher du soleil. Il se réfère aux habitations de fortune qui s’édifient aux portes des grandes mégalopoles et se base aussi sur une vieille pratique populaire qui disait que si l’on arrivait à bâtir une maison entre le coucher et le lever du soleil sur un terrain public, on ne pouvait pas être expulsé de cette parcelle. Le fait que son travail se déroule la nuit est important. La nuit, c’est le temps de la résistance, du renversement…

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Tout cela est très riche. Pourtant, le budget du far° ne l’est pas. 920 000 francs pour 80 artistes présents, ce n’est pas lourd, sachant qu’en plus, vous poursuivez vos activités au-delà de l’été. Comment faites-vous pour tourner?

Nous avons réduit le festival de deux jours de sorte à garder des munitions pour le reste de la saison. J’ai une super équipe qui n’a pratiquement pas bougé depuis que j’ai commencé en 2011 et qui est ultra-investie. Et je peux encore compter sur une vingtaine de bénévoles très mobilisés. Le peu de moyen nous force à être créatifs. Mais nous avons aussi déposé une demande d’augmentation de la subvention auprès des autorités, en relation à notre travail de médiation culturelle que nous souhaitons lancer aux Marchandises. L’idée est encore de prolonger ou d’initier des partenariats avec des institutions comme des hautes écoles spécialisées ou des associations. Je rappelle que sur 19 projets que compte le festival, dix sont des créations, ce qui nécessite des investissements plus importants que des accueils. On est ric-rac, mais on y croit, c’est ce qui compte, non?


Le far° Festival des arts vivants, du 17 au 25 août, Nyon et région.


Le far° en chiffres

Créé à Nyon par Ariane Karcher, le far° Festival des arts vivants vit sa 34e édition.

Doté de 920 000 francs, il se déroule sur neuf jours et accueille 80 artistes et participants au sein de 19 projets répartis sur 21 lieux, dont dix sont des créations, quatre sont participatifs et cinq sont gratuits.

Le far° pratique trois tarifs de spectacle. Le spectateur peut payer sa place 15, 20 et 30 francs selon son désir de soutien. Le festival propose aussi des passes pour la semaine à 120, 150 et 200 francs, sur le même modèle.

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