Scènes

A Nyon, le Festival des arts vivants remet la nature au centre

Cueillette d’herbes sauvages, culture d’organismes comestibles, broderie poétique: cette année, le far° pense climat et décroissance

Organique. Mais version flashy à l’image du rose et du jaune fluo qui explosent sur le programme. Après le sujet du renversement l’an dernier, en lien entre autres avec son déménagement de l’Usine à gaz au bâtiment des Marchandises, le far° Festival des arts vivants se penche cette année sur l’environnement. Organique, donc, pour organic, traduction de «biologique» en anglais, mais aussi pour une vision plus organique ou horizontale de la société, dans laquelle le règne humain ne serait pas supérieur aux règnes animal et végétal. Véronique Ferrero Delacoste, qui signe sa dixième programmation à la tête du rendez-vous nyonnais, a réuni une «constellation d’œuvres proposant des prises de conscience, souvent humoristiques, autour de nos manières de vivre et d’habiter le monde». Présentation.

Le climat est devenu une préoccupation centrale de l’opinion publique et des politiques. N’est-ce pas u n peu opportuniste de placer le far° sous cet étendard?

Ce pourrait l’être si c’était la première fois que notre festival se souciait de redistribuer les cartes politiques et sociétales en la matière. En 2017, avec le titre Nos Futurs, nous avons déjà présenté plusieurs spectacles qui replaçaient la nature au centre des débats. Je pense par exemple à Quatre Hectares, d’Anna Rispoli et de Britt Hatzius, qui proposait un rituel de contestation contre la fringale foncière. Sur un terrain déclassé du nord de Nyon, dans un secteur qui se densifie à une vitesse éclair, les artistes ont construit de faux gabarits d’immeubles et ont invité une dizaine d’enfants à orchestrer un sabbat de protestation. La performance a beaucoup marqué.

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Ce qui frappe, cette édition, c’est l’action directe sur la réalité. Maria Lucia Cruz Correia, par exemple, souhaite donner des droits juridiques à la nature…

Oui, cette artiste portugaise qui travaille en Belgique s’inspire de ce qui a déjà été décidé en Nouvelle-Zélande et en Equateur, à savoir conférer à la nature un statut équivalent à celui des êtres humains, de telle sorte que ses intérêts soient défendus aussi sérieusement. Dans Voice of Nature: The Trial, Maria Lucia Cruz Correia s’associe à des avocats locaux pour organiser un procès basé sur des faits historiques avec de vrais témoins appelés à la barre. Cela dit, ce procès glisse petit à petit vers un rituel poétique et magique qui ouvre d’autres portes, plus inconscientes, pour donner aussi un éclairage mystique au sujet.

Travail très concret également du côté de Raphaëlle Mueller, jeune diplômée de la HEAD à Genève, qui, telle une biologiste, explore les micro-organismes…

Raphaëlle Mueller est une photographe qui a été très frappée par une expérience artistique qu’elle a vécue. Pour un de ses travaux, elle a photographié en Roumanie un lac ayant viré au rouge à la suite d’une pollution chimique. Lorsqu’elle a montré ses clichés, elle a constaté que les gens étaient plus séduits par la beauté de ce lac couleur sang que par le péril écologique que ces photos révélaient… Elle a été troublée et a réorienté son travail vers une démarche positive, constructive. Dans Autonomous Future Food Production, à voir au far° cette année, elle cherche une alternative aux pénuries futures en mettant en culture des organismes comestibles comme la spiruline, le kombucha ou divers insectes qui se reproduisent par eux-mêmes et dès lors n’épuisent pas les ressources de la planète. La dégustation de ces micro-organismes sera l’objet d’une performance lors du festival.

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Y a-t-il un spectacle hors les murs de Nyon au programme de cette édition?

En matière d’échappée libre, Adrien Mesot, associé à la chorégraphe Ondine Cloez, propose La Ballade des plantes en balade. C’est une sortie bucolique dans la région nyonnaise où le public cueille des plantes goûteuses et variées dont l’artiste genevois dresse la nomenclature. En deuxième partie, Ondine Cloez donne un récital de recettes d’hygiène et de vie datant du XIIIe siècle et issues d’un traité de l’Ecole de Salerne, une école considérée comme la première université de médecine européenne. Cette suite d’aphorismes à la fois pertinents et décalés sera dite et même chantée dans les prés!

Beaucoup d’intérêt pour le règne végétal, donc. Qu’en est-il des animaux?

On les rencontre dans Consul et Meshie, un des temps forts du far° 2019 que l’on doit à Antonia Baehr, Latifa Laâbissi et la plasticienne Nadia Lauro. Antonia Baehr était déjà venue au festival en 2014 avec Abecedarium bestiarium, un spectacle saisissant dans lequel elle dressait le portrait de personnes en incarnant leur totem animal, imaginaire ou réel. Cette année, elle et la Française Latifa Laâbissi se glissent dans la peau de Consul et Meshie, deux chimpanzés qui ont défrayé la chronique au début du XXe siècle, car ils vivaient chez un particulier et se comportaient comme des êtres humains. Dans une installation visuelle de Nadia Lauro, les deux comédiennes reprennent pendant trois heures et demie la gestuelle de ces singes qui singent des hommes! Cette durée semble longue, mais pour avoir vu cette proposition, je peux vous garantir que c’est passionnant de regarder ces artistes bouger, broder ou jouer au jeu du Memory, avec des cartes qui ne présentent non pas des animaux, mais des philosophes! Assis sur des matelas, le public entre dans leur univers, ralentit son rythme cardiaque et savoure l’ironie poétique de leurs compositions.

Cette année, on a aussi le grand plaisir de retrouver Rébecca Balestra au far°…

Oui, avec une proposition qui questionne également la société de consommation. Avec Tomas Gonzalez et Igor Cardellini, la comédienne romande présente Showroom, une performance qui passe en revue les métiers menacés de disparition, comme animateur de foire commerciale, hôtesse de salon, facteur, etc. Il s’agit d’une sorte d’hommage à ces professions désuètes qui créaient du lien social et qui sont peu à peu remplacées par la numérisation. D’ailleurs, les trois artistes n’ont pas eu besoin d’aller très loin: ils mentionnent une banque nyonnaise qui reçoit désormais ses clients avec un robot…

Dans cette optique des pratiques désuètes, il sera aussi question de broderie.

L’écrivaine Gaëlle Obiégly et la danseuse Ivana Müller tissent ENTRE-DEUX, un spectacle très délicat autour de la broderie, cette activité réservée aux femmes et plutôt déconsidérée, dans le sens qu’elle ne change pas la face du monde… Dans leur proposition, les deux artistes redorent le blason de cette occupation en brodant des lettres qui déclenchent des récits. Elles montrent ainsi toute la part méditative et créative de cette pratique.

Et puis, toujours dans le cadre de vos démarches qui visent le décloisonnement, cette rencontre insolite entre une danseuse et une politicienne.

Léa Moro est fascinée par la connaissance d’autrui au-delà des a priori. Au far°, elle propose Sketch of Togetherness, une performance où elle met en contact deux personnes qui n’évoluent pas dans les mêmes sphères pour que chacune entre dans l’univers de l’autre. Soit Claire Dessimoz, chorégraphe et danseuse engagée sur le front des squats et de la vie communautaire, et la politicienne vaudoise PLR Catherine Labouchère. Les deux femmes vont passer du temps ensemble et ces débats, forcément nourris, seront filmés. Ensuite la discussion continuera sur scène selon un protocole très défini. Ce travail illustre ce qui est cher au far°: ouvrir les champs de la réflexion et construire des ponts.


Le far° Festival des arts vivants, du 14 au 24 août, Nyon.


Le far° en chiffres

Créé à Nyon par Ariane Karcher, le far° Festival des arts vivants vit sa 35e édition.

Pendant onze jours, le far° invite une centaine d’artistes, qui proposent 26 projets répartis dans 13 lieux, dont 15 créations, 7 projets participatifs et 8 gratuits.

Son budget de 950 000 francs est financé à 60% par des fonds publics et à 40% par des fonds privés

Le far° pratique trois tarifs de spectacle. Le spectateur peut payer sa place 15, 20 ou 30 francs selon son désir de soutien. Le festival propose aussi un pass pour tout le festival à 120, 150 et 200 francs, et, nouveauté cette année, un pass découverte – cinq entrées à 60, 75 et 100 francs, sur le même modèle.

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