Performance

A Nyon, des spectateurs sont invités à simuler un coït sur scène

L’artiste bulgare Ivo Dimchev paie 250 francs les volontaires prêts à jouer en tenue de circonstance un rapport sexuel. Pure provocation ou geste philosophique?

Des spectateurs payés pour réaliser des actions sur un plateau de théâtre. L’affaire, un rien vénale, n’est déjà pas banale et suscite la curiosité. Mais lorsqu’on apprend qu’au nombre de ces prestations rémunérées figure une scène d’amour dénudée, la curiosité cède sa place à l’incrédulité. C’est pourtant ce que réussit le performeur Ivo Dimchev depuis une ­année que tourne son spectacle P Project. De Vienne à Berlin, de Bruxelles à Sofia, d’Amsterdam à Oslo, les spectateurs se prêtent à la manœuvre contre paiement. «Et éprouvent une vraie joie à participer à la construction du spectacle», souligne Véronique Ferrero Delacoste, directrice du Festival des arts vivants qui a invité l’artiste bulgare à tenter l’aventure avec le public nyonnais, ces vendredi et samedi soirs.

L’enjeu d’une telle démarche? Sortir le public de sa «passivité», l’inclure dans le processus de création. Et lui poser la question de l’argent comme moteur de l’opération. Le statut du public a toujours divisé les penseurs depuis l’origine du théâtre. D’un côté, des philosophes comme Platon, Rousseau ou le situationniste Guy Debord ont reproché au théâtre d’aliéner le spectateur en le plaçant face une fabrique d’images illusoires et/ou démobilisatrices. Les récentes festivités genevoises autour du tricentenaire de la naissance de Rousseau ont rappelé son amour des fêtes populaires qui seules pouvaient galvaniser le sentiment de citoyenneté. De l’autre côté, des intellectuels comme Jacques Rancière ou Alain Badiou attribuent au spectateur une part créative, donc active, dans la simple réception du spectacle. «Le spectateur compose son propre poème avec les éléments du poème qu’il a en face de lui», observe Jacques Rancière dans son livre Le Spectateur émancipé. Plus loin, le philosophe place acteur et spectateur sur un pied d’égalité devant le «partage du sensible».

Clairement, Ivo Dimchev appartient à la première école. Et souhaite combattre l’inertie du public en l’impliquant dans la fabrication du spectacle. Une démarche qui a des précédents célèbres, à commencer par le Living Theater, théâtre activiste des années 60. Une précision, cependant: dans P Project, ne viennent sur scène que les spectateurs volontaires. Véronique Ferrero Delacoste a assisté à une représentation de ce spectacle à Amsterdam, elle raconte: «Il n’y a aucune provocation dans ce travail. Tout se déroule en douceur. Ivo Dimchev est seul sur scène avec son piano électrique. Deux laptops sont disposés de part et d’autre du plateau. Tout d’abord, l’artiste sollicite dans le public un responsable de la caisse qui contient mille francs. La personne reste assise à sa place, et gère l’argent tout au long du spectacle. Ensuite, il requiert deux personnes pour venir écrire de la poésie en direct sur scène. Contre 25 francs chacune, les deux poètes d’un soir prennent place derrière les laptops et composent en anglais des textes proches de l’écriture automatique. Puis, Ivo Dimchev propose une série d’actions – chanter, faire des claquettes, danser, etc. – en lien avec la notion de représentation, qu’il rémunère chaque fois un peu plus. Enfin, arrive la requête de la scène d’amour dénudée, qu’il paie 250 francs pour chaque partenaire. Sans doute parce que l’artiste a réussi à mettre quelque chose de joyeux et de sain dans sa prestation, des gens se prêtent au jeu.»

Sur YouTube, des extraits du spectacle témoignent, de fait, d’une ambiance détendue, y compris le début de l’étreinte qui, sur cette captation prise à Berlin, est encore pudique. Si les spectateurs tardent à investir le plateau, l’artiste, perruque de femme pour robe transparente, occupe l’espace en improvisant des chansons sur la base des textes livrés en direct. Il n’y a donc pas de mise sous pression du public, ni de prise en otage.

Demeure tout de même la question de l’argent. Payer pour des prestations installe inévitablement un rapport marchand. A la manière du performeur genevois Yann Marussich qui interrogeait le sadisme potentiel du spectateur quand, dans Traversée, en 2004, il se faisait treuiller au sol par des volontaires issus du public via un câble serré autour de son cou, Ivo Dimchev renvoie l’audience à sa part intéressée à travers ce deal performatif. «C’est juste, admet Véronique Ferrero Delacoste. Mais ce n’est pas la seule motivation, car le public en question n’est pas à quelques dizaines de francs près. Le moteur réside surtout dans l’envie de construire un spectacle ensemble et en direct.»

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que l’argent, le vrai, s’invite sur un plateau. Le Suisse Martin Schick, 34 ans, mène une vaste démarche post-capitaliste où les billets circulent entre scène et salle. Dans Cmmn sns prjct, par exemple, Martin Schick et l’Argentine Laura Kalauz apparaissent en sous-vêtements devant un présentoir d’objets hétéroclites. Les artistes commencent par offrir ces objets (machine à café, raquettes de ping-pong, gant de cuisine, etc.) à l’audience, puis, lorsqu’ils souhaitent se rhabiller, demandent à des spectateurs d’acheter les habits d’autres spectateurs afin de les leur donner… L’idée? Transformer le théâtre en une aventure collective et pe+nser des pistes pour l’après-capitalisme, sachant que «le capitalisme va se terminer anyway un jour», dit le jeune artiste. En employant l’argent dans une fiction théâtrale, les artistes anticipent peut-être le moment où il sera éculé dans la réalité…

P Project, les 16 et 17 août, au far° Festival des arts vivants, Nyon, www.festival-far.ch

«Enfin, arrive la requête de la scène d’amour dénudée, qu’il paie 250 francs pour chaque partenaire»

Publicité