«Ô bruit doux de la pluie / Par terre et sur les toits! / Pour un cœur qui s’ennuie, / Ô le chant de la pluie!» Romance sans paroles, un titre étonnant pour ce poème qui, dans sa simplicité, tente de laisser, peut-être, toute la place à la pluie, ce langage discret du temps qu’il fait, ce petit rythme à la fois rassurant et légèrement irrégulier qu’on oublie souvent d’écouter.

Deux titres dans l’édition de cette semaine, deux titres de livres appellent eux aussi la pluie. Par-delà la pluie de Victor del Arbol et Comme il pleut sur la ville de Karl Ove Knausgaard. Ce sont deux traductions. C’est donc un hasard, sans doute, si ces deux titres se retrouvent en cette rentrée d’hiver 2019 et dans nos pages.

Mais la pluie n’est pas un hasard en littérature. Du moins pas pour moi. Lorsque je lis ce mot, j’ai envie d’ouvrir le livre. J’aime des livres de pluie, dont les titres contiennent ce mot délié, simple et beau. Ilona vient avec la pluie d’Alvaro Mutis, Contes de pluie et de lune d’Ueda Akinari, La pluie, avant qu’elle tombe de Jonathan Coe, La pluie d’été de Marguerite Duras, Pluie d’orage de Yasushi Inoué, Interminablement la pluie de Nagai Kafu, le terrible Pluie noire de Masushi Ibuse ou encore Ecoute la pluie de Michèle Lesbre, pour n’en citer que quelques-uns.

D’autres livres, que je n’ai pas encore lus, me font rêver avec leur titre perlé: Le son de la pluie de Yang Wan Li, un livre de poèmes chinois, Histoire buissonnière de la pluie d’Alain Corbin, Le chemin de la montagne de pluie de N. Scott Momaday et Une histoire vieille comme la pluie de Saneh Sangsuk, et encore cet intrigant Jardin pour les jours de pluie d’un certain Jean Zéboulon.

Une petite collection de perles de pluie, mais surtout, pour moi, une certaine parenté entre le livre et la pluie. Tous ces mots qui, tranquillement, s’écoulent et forment une tapisserie de sens, là où les gouttes d’eau tissent un fond sonore dans lequel il semble qu’on peut se glisser. Dans nos vies, la pluie ouvre une parenthèse, comme le livre, elle invite à se calfeutrer, à lire, précisément, ou alors à la promenade parmi les flaques, une autre manière d’écouler le temps.

C’est peut-être bien là que la pluie et la littérature se rejoignent, dans l’écoulement du temps, dans la transformation éphémère mais puissante de notre regard sur le monde. Le temps d’un orage, tout est transfiguré, les odeurs, les couleurs, le ciel. Le temps d’un livre aussi, tout change autour de nous, tout se déplace et se réorganise à travers la lecture.

Puis le beau temps revient et on oublie le temps écoulé, le livre se ferme et le familier revient, chassant le souvenir de l’étrange transformation qu’opérait la lecture.