Critique: «Home-Made», Vidy-Lausanne

Ô Maman, suppôt de l’Etat!

Et si la mère nourricière marchait main dans la main avec la mère patrie pour fabriquer de parfaits citoyens? Et si, en transmettant ses valeurs d’obéissance, de réussite et de bonheur tranquille, la Suissesse moyenne contribuait à une vaste entreprise de conditionnement?

Ces questions, qui claquaient déjà au cœur de Mars , de Fritz Zorn, dans des termes violents, animent de façon plus douce Home-Made , spectacle de Magali Tosato, nouvelle venue sur la scène romande. Entre plantes vertes et pupitres, deux comédiens puisent dans leur propre vécu de quoi questionner la thèse posée par l’intelligentsia helvétique des années 1970. Une manière moins idéologique et plus drôle de faire le procès de l’aliénation que suppose toute éducation.

Il est barbu, mais fait parfaitement la maman. Mains jointes et regard fondant, Tomas Gonzalez s’approche de son «fils», Baptiste Coustenoble, tout aussi convaincant en adolescent boudeur et peu coopérant. L’objectif de la génitrice? Parler d’Annabelle et tout savoir sur elle. Le droit de s’informer. De protéger. D’accompagner. Ici, en tension avec le souci de ne pas heurter. De ne pas s’imposer. De ne pas brusquer. Affection totalitaire qui est aussi révoltante que bienveillante.

Comme beaucoup d’autres, cette scène de Home-Made cerne son sujet sans l’étrangler. Rien de révolutionnaire dans le propos de la jeune metteuse en scène formée à la haute école de théâtre Ernst Busch, à Berlin, mais une capacité très contemporaine à avancer à pas feutrés en mêlant expérience privée et textes politisés.

La part privée? Elle est illustrée par des vidéos projetées sur une paroi en bois, au bas de laquelle on peut lire, en découpe, un ironique «Paradiso». Hilarants, ces films amateur montrent Baptiste, petit, interpréter notamment un morceau de fromage sautant dans un caquelon pour la danse de la fondue (véridique). Le public rit, mais réalise aussi l’immuable archaïsme de ces rondes scolaires… Biographiques aussi, ces moments où les deux acteurs interrogent leur maman, caméra au poing. Une parole touchante, qui avoue «la peur d’être quittée» et dit l’ambiguïté de la relation.

A travers Max Frisch et Fritz Zorn, on entend des propos plus durs sur ce système pensé par les édiles et relayé par les sujets pour étouffer toute envie de résister. En Suisse, l’éducation, comme la société, est lisse et joyeuse. Et terrifiante. Home-Made, jusqu’au 4 oct., Vidy-Lausanne, tél. 021 619 45 45, www.vidy.ch