livre

Pourquoi Obama n’a-t-il pas capturé Ben Laden vivant? Histoire d’une passion meurtrière

Les faits sont connus mais étaient jusqu’alors éparpillés: dès le début du XXe siècle, Washington n’a cessé de comploter contre des dirigeants étrangers embarrassants. Etienne Dubuis, journaliste au «Temps», a rassemblé une foule de documents historiques pour reconstituer les événements. Un tableau sombre et instructif qui met en jeu une importante question morale

Genre: Histoire politique
Qui ? Etienne Dubuis
Titre: L’assassinat de dirigeants étrangers par les Etats-Unis
Un siècle de complots au service de la puissance américaine
Chez qui ? Favre, 397 p.

«E n un soir comme celui-ci, nous pouvons dire aux familles qui ont perdu des êtres chers à cause du terrorisme d’Al-Qaida: justice est faite.» Le 30 avril 2011, le président américain Obama, dans une troublante continuité lexicale et idéologique avec son prédécesseur George W. Bush, annonce triomphalement la mort de Ben Laden, après une traque de presque 10 ans.

L’élimination physique de l’ennemi public numéro un de l’Amérique semblait évidente. Pourquoi traîner le monstre devant un tribunal, et lui offrir ainsi une tribune mondiale? Le meurtre d’un chef ennemi s’impose presque naturellement dans une grande partie de l’opinion.

Etienne Dubuis, journaliste au Temps, entend démonter les évidences. Son livre met en lumière les tentatives d’élimination de leaders étrangers par les Etats-Unis depuis un siècle. Au moyen d’une vaste documentation – archives «déclassifiées», monographies, Mémoires d’acteurs et articles de presse –, il reconstitue avec minutie le contexte historique, les motivations des acteurs et le déroulement de ces opérations très spéciales. De Pancho Villa au Mexique à Ben Laden en Afghanistan, ce sont pas moins de 17 cibles que traite le journaliste dans son enquête.

Cette compilation de complots a un double intérêt. Non seulement elle résume avec panache les affaires visant les leaders célèbres (Castro, Kadhafi, etc.) comme les despotes ou rebelles oubliés (Charlemagne Péralte, Trujillo, le général Kassem). Mais de plus ce tableau de chasse permet à l’auteur de tirer – sans forcer – le fil de l’évolution des pratiques du meurtre politique aux Etats-Unis.

Car la question de l’élimination du dirigeant ennemi a une longue histoire. La guerre de Trente Ans et le siècle des Lumières avaient forgé un interdit qui a perduré jusqu’au début du XXe siècle: on ne tue pas le roi ennemi, même en temps de guerre. Or, la Seconde Guerre mondiale remet en cause ce dogme: l’élimination de Hitler aurait-elle empêché le carnage? L’idée d’une «guerre réglée avec une seule balle» commence à faire son chemin.

La Guerre froide signe le début de l’escalade: la jeune CIA, sous la houlette d’Allen Dulles, joue d’emblée à l’apprenti sorcier. Rien ne lui fait peur: en 52, il est question d’abattre Staline, un rêve pourtant vite avorté. En 1955, elle songe à empoisonner le bol de riz de Chou En-lai, le premier ministre chinois. En 57, c’est le tour de Nasser, mais là encore l’opération n’aboutit pas.

Ian Fleming, l’auteur de James Bond, n’a rien inventé. A l’époque, il existe par exemple un Comité de modification de la santé, dont les labos peuvent infliger des maladies – du simple rhume immobilisant aux maladies tropicales mortelles. Le chef de la Division chimique, Sidney Gottlieb, est un véritable maître empoisonneur. Sauf que dans les faits, de très nombreuses tentatives échouent: assassiner un chef d’Etat, même petit, s’avère être extrêmement compliqué.

Jusque dans les années 70, les actions sont clandestines. La Maison-Blanche doit à tout prix pouvoir démentir son implication, d’où le fait que la CIA opère via des contacts locaux, ou des réseaux… mafieux. C’est ainsi qu’obnubilé par Fidel Castro, John Fitzgerald Kennedy confiera le mandat de sa liquidation à une pègre archipuissante régnant sur la moitié des Etats-Unis.

Le goût de l’assassinat est sans doute contagieux. Alors que les projets de meurtre les plus délirants sont d’abord le fait de l’agence, dans les années 60, c’est le Pentagone qui prend le relais de cette fièvre destructrice: les généraux souhaitent par exemple éliminer le président vietnamien Ngo Dinh Diem. Plus grave encore, certains chefs d’Etat américains, comme JFK, et Bush fils (contre Saddam Hussein) font de l’assassinat stratégique une quête de vengeance personnelle.

La machine s’interrompt dans les années 70 suite au meurtre odieux du général chilien René Schneider – considéré comme un démocrate – et aux révélations sur les pratiques malsaines de l’agence. Face au tollé qui soulève le Congrès, le président Gerald Ford interdit formellement le meurtre politique.

Comme le montre bien Etienne Dubuis, c’est là plus un «pare-feu» qu’un acte de vertueuse renonciation. En fait le premier commandement ne tiendra pas longtemps du fait de l’émergence du terrorisme, notamment islamique. Bien avant le 11 septembre 2001 – qui abrogera l’interdiction –, Ronald Reagan fait valoir que les Etats-Unis ont le devoir de se défendre contre les ennemis de l’Amérique. Avec le bombardement de Tripoli en 1986, qui vise explicitement Kadhafi, le meurtre politique à l’américaine devient toujours plus décomplexé, ouvert, massif. Fini les mouchoirs empoisonnés ou les vapeurs de LSD, place aux bombardements aériens sous l’égide du Pentagone.

Le messianisme technologique n’a fait qu’enfler ces dernières années avec l’expansion prodigieuse des drones, et leur usage assez efficace en Afghanistan contre des leaders d’Al-Qaida. Sauf que l’emploi de missiles tue bien souvent un grand nombre de civils tout en manquant sa cible. Un cas parmi d’autres: le bombardement d’un mariage en Afghanistan en 2002, qui visait le mollah Omar.

L’auteur tire donc un bilan très mitigé – stratégiquement parlant – d’un siècle d’assassinats. Sur 17 complots, seuls 7 ont abouti. Mais si le succès se mesure à l’aune du gain politique, de ce point de vue seuls trois meurtres se sont avérés bénéfiques. Et du côté moral? La chose est très discutable, mais Etienne Dubuis ne la condamne pas d’avance.

Son enquête, à la fois instructive et accessible, est davantage qu’une série de procès à charge. En privilégiant l’observation et l’analyse, le journaliste dévoile une Amérique tantôt sûre d’elle, tantôt angoissée d’être mise en échec et de perdre sa place de superpuissance. Une Amérique imprudente aussi: en personnalisant ses ennemis à outrance, Washington joue avec le feu: ceux-ci pourraient en faire tout autant et cibler à leur tour ses plus hauts représentants.

,

L’écrivain soviétique Ilya Ehrenburg à propos du patron de la CIA

L’intéressé fut ravi de ces propos

«[Allen Dulles est] l’homme le plus dangereux du monde. […] S’il parvient un jour par erreur au paradis, il se mettra à faire des coups d’Etat et à tirer sur les anges»
Publicité