On peut toujours admettre que la photo est l'inscription d'un temps, d'un espace et d'une vie sur une surface sensible. Loan Nguyen, en tout cas, pousse cette proposition vers l'épure. La jeune photographe inscrit son propre corps dans un lieu vide comme on ponctue une page blanche d'un point de suspension. C'est sa manière d'interroger le monde, son monde à elle, qui est partout et nulle part comme cela arrive chez les métissés, les mélangés, les entre-deux-cultures.

Lausannoise, Loan Nguyen est née d'un père vietnamien et d'une mère suisse. Gymnase de la Cité, puis Ecole de photo de Vevey, dont elle sort diplômée en 2000. A l'école de photo, elle n'est pas trop bien dans sa peau. Sa thérapie est de multiplier les autoportraits, rapprochés, frontaux, pour apprivoiser sa propre image et apprendre à se tolérer. Dès 2000, elle s'émancipe, libère l'espace et elle-même, puis s'éloigne littéralement de son objectif. Loan Nguyen commence sa série «Mobile», toujours en cours six ans plus tard.

La méthode est simple. Près de chez elle ou au loin, par la fenêtre du train ou en voiture, la photographe repère un lieu désert qui lui plaît et lui parle. Elle revient chez elle, compose mentalement son image, prend son matériel et repart vers l'endroit convoité. Loan Nguyen installe son boîtier moyen format sur un trépied, fait ses réglages, enclenche le retardateur et court prendre position dans sa photo. Elle apparaît immobile, silhouette discrète occupée à projeter une ombre sur un mur, à contempler son reflet sur l'eau, à regarder dans un tuyau, à briser de son pied la surface étale d'un bassin, à poser un petit cadre sur un gigantesque mur nu. Autant de gestes qui citent l'acte photographique. Autant de (mises en) scènes qui suggèrent le silence, la solitude, le calme, surtout une qualité temporelle flottante, lente, comme extraite du flux infernal du quotidien.

Le titre de la série («Mobile» fait référence aux installations légères qui bougent dans le vent), ainsi que des détails comme la position des mains dans la photo ci-dessus(pouce et index forment le cercle de la mudra, posture de la méditation bouddhiste) suggèrent autre chose: une conception de la photo comme une pratique zen. S'absenter de soi-même, fondre son identité, plus de passé ni d'avenir, seulement l'instant présent. Elle dit photographier avec la part d'elle-même qui est vietnamienne et vivre le reste du temps avec sa personnalité d'Occidentale speedée. Vietnam... Récompensé par Pro Helvetia et bientôt le sujet d'un livre (son deuxième après «Mobile» paru l'an dernier), «De Retour» est l'autre travail au long cours de Loan Nguyen. Après presque quarante ans passés en Suisse, son père a obtenu récemment la nationalité suisse. Le passeport lui a permis, pour la première fois depuis son exil, de retourner l'an dernier au Vietnam, seul avec sa fille photographe. Celle-ci s'est attachée à débusquer les signes d'appartenance, les fils ténus qui relient autrefois à aujourd'hui, les visages et les lieux mi-étrangers mi-familiers, surtout à suivre son père dans sa quête identitaire.

Le poids du passé et de l'identité leste un troisième projet personnel de la jeune artiste, car c'en est une, et de la meilleure eau: «Ancêtres». Loan Nguyen est tombée un jour chez un ami sur un lot de vieilles photographies familiales. Elle a découpé des dames en tenue 1900, les a agrandies à l'échelle 1:1 avant de placer ces grandes silhouettes plates derrière des arbres, dans des forêts touffues, et de les photographier en noir et blanc. Toujours cette inquiétante étrangeté, cette immobilité contemplative, cette intranquillité muette.

Loan Nguyen vit un peu de ses photographies personnelles, qu'elle place dans des galeries ou des foires spécialisées (FIAC, Paris Photo), mais aussi de commandes pour la presse, la mode et la pub. Cet été, le quotidien français Libération a publié une pleine page des images de la série «Mobile», exposée actuellement à la galerie Nouvelles Images de La Haye. Sa série figure aux Pays-Bas aux côtés des travaux de Piece of Cake, le collectif européen pour l'image contemporaine auquel appartient Loan Nguyen.

La jeune femme est mariée au photographe-artiste Mathieu Bernard-Reymond, également issu de l'école de Vevey, dont l'univers esthétique aussi raffiné que raréfié est proche du sien. Il a eu du succès et des prix importants un peu avant elle, si bien qu'elle en a été jalouse: «C'était comme une compétition que je devais gagner. C'était trop stupide. J'ai laissé tomber ce sentiment, puis j'ai obtenu mon propre début de reconnaissance à partir de 2003.»

Son site internet est baptisé http://www.madameloan.com et celui de son mari http://www.monsieurmathieu.com. Deux sites complices qui ne disent d'ailleurs pas l'essentiel: Madame Loan et Monsieur Mathieu viennent d'avoir une petite fille, Anna.