Design

Les objets vous veulent du bien

Au Mudac de Lausanne, l’exposition «Sains et saufs» présente les objets de notre société obsédée par la sécurité. Une bienveillance qui suscite chez les designers et les artistes un nouvel intérêt

On dirait l’une de ces planches ornithologiques typiques où les silhouettes des oiseaux sont dessinées en noir, les ailes écartées, pour être reconnaissables depuis le sol par ceux qui les observent. Sauf qu’en fait de pigeon ramier la carte représente des drones qui survolent le ciel des pays en guerre. C’est le graphiste néerlandais Ruben Pater qui a eu l’idée de ce recensement destiné aux populations ciblées par ces avions sans pilote. Dimensions, autonomie, armement, toutes les informations scientifiques figurent sur chaque dessin. Il y a même les drapeaux des différents pays qui contribuent à la fabrication de ces machines tueuses. Et où clignote dans un coin du poster une bannière rouge à croix blanche. «On a cherché à savoir quel élément est fabriqué en Suisse, mais sans succès», explique Claire Favre Maxwell, conservatrice au Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) et commissaire de l’exposition Sains et saufs, surveiller et protéger au 21e siècle. Ou comment le design investit le champ sécuritaire. «Par la force des choses, la sécurité, on vit avec, on la subit mais on l’accepte. Les caméras qui vous filment à chaque coin de rue ne se cachent même plus. Les consignes qui vous intiment la prudence sont affichées partout. Au point que ces objets, devenus communs, appartiennent désormais au paysage. Je voulais vérifier l’impact de notre obsession sécuritaire sur le design, la photographie et l’art contemporain.»

Cette alliance de la panique et de l’esthétique est récente. Il y a vingt ans, personne ne se préoccupait de rendre joli un détecteur de fumée. Il y a vingt ans, personne n’était autant obnubilé par la sécurité que maintenant. D’ailleurs, la plupart des objets présentés au Mudac datent rarement d’avant 2010. «Nous sommes désormais les membres d’une «communauté mondiale du risque», écrit le sociologue David Le Breton dans le catalogue de l’exposition.

Le danger naturel, la précarité économique, les pandémies, la violence aveugle du terrorisme et celle de la guerre ont changé les habitudes et les mentalités. Pour autant le monde, et c’est le paradoxe, n’a globalement jamais vécu aussi paisiblement. «Notre société qui médiatise tout, qui veut tout savoir et qui légifère sur le danger jusqu’à l’obsession exacerbe les peurs», reprend Claire Favre Maxwell. Mais pourquoi rendre beaux ces produits qui doivent avant tout être efficaces? Et pourquoi pas dans le fond? «Le casque est une catégorie chez laquelle le design a beaucoup évolué. On ne l’utilise plus seulement dans des métiers liés au danger, comme chez les pompiers. Le ski, le vélo, le skate… Il est aussi devenu un accessoire indispensable dans la pratique des loisirs.» Se protéger d’accord, mais sans oublier de soigner son style. L’esthétique servirait ainsi à éloigner le traumatisme de la catastrophe à venir. Le masque à gaz classique reste un objet de survie de film d’horreur. Celui du duo SUPERLIFE (Edrris Gaaloul et Cyrille Verdon) est un porte-crayon qui se transforme en masque à filtre carrément sympathique. Malin le gobelet qui freine les poussières toxiques.

De Maïdan aux migrants

La combinaison et l’astuce sont souvent les deux mamelles du designer. Appliqué au tremblement de terre, cela donne une chaise dont le dossier, amovible, peut servir de casque lorsque le sol se dérobe. La Mamoris Chair a été dessinée par les Japonais Takayuki Kawai et Kota Nezu de Znug Design qui, en matière de séisme dans leur pays, en connaissent un rayon.

L’exposition présente des pièces davantage symboliques. La grande salle du Mudac embaume des 4200 savons que l’artiste indienne Shilpa Gupta a empilés pour en faire un mur. Chaque pain parfumé porte gravé le mot «Threat», menace. «L’idée est que les gens les emportent chez eux et qu’à force de se laver les mains l’inscription s’efface. Comme une manière de faire disparaître petit à petit la menace, celle qui plane autour de nous mais aussi qui tend depuis des décennies les relations entre l’Inde et le Pakistan», explique la commissaire d’exposition. Juste à côté, Bureau A assemble des plaques métalliques, copie conforme des boucliers antiémeutes de la police ukrainienne. Le collectif d’architectes actifs à Lisbonne et à Genève construit ainsi une carapace de fortune aux résonances forcément politiques. Le refuge d’urgence s’intitule Maidan, du nom de la place de Kiev ou pro et anti-russes se sont affrontés pendant l’année 2014.

Mais il y a aussi des objets plus problématiques. Spécialiste du design médical, David Swann est l’inventeur multirécompensé de la seringue qui change de couleur après usage. Au Mudac, il expose son projet de sac à dos fabriqué à partir des gilets de sauvetage abandonnés par les migrants venus s’échouer sur les côtes européennes. Difficile de ne pas relever l’ambiguïté de ce recyclage au vu du drame qu’il sous-tend. Claire Favre Maxwell le reconnaît. «C’est un projet à préoccupation écologique qui propose une solution alternative à ces milliers de flotteurs laissés sur les plages. Mais c’est vrai qu’il aurait été encore plus fort si le gilet était conçu à la base pour se transformer en sac de survie.»

Vases démographiques

D’où aussi que Sains et saufs se dédouble parfois entre le produit à fonction utilitaire et la vision purement artistique. Le designer Mathieu Lehanneur présente ici ses outres extensibles pour transporter l’eau là où les puits se trouvent à des kilomètres de marche. Le designer français est aussi l’auteur de sculptures en forme d’urne dont les silhouettes qui ondulent sont déterminées par les courbes démographiques. L’Age du monde est ainsi une manière poétique de montrer du premier coup d’œil les pays où la jeunesse explose et ceux où les générations sont vieillissantes. La forme pour alerter et qu’importe que l’on soit designer ou artiste. James Auger, Jimmy Loiseau, Reyer Zwiggelaar et Bashar Al Rajoub se situent pile à cheval entre les deux. Adeptes du concept de «design critique», principe développé par les Anglais Dunne & Raby, ils ont inventé Happylife, un système de présurveillance. «Bien se protéger, c’est aussi prédire ce qui peut arriver», estime Claire Favre Maxwell. «Grâce aux technologies, notre société anticipe toujours plus les événements. Les algorithmes peuvent spéculer sur le désir d’achat. A un stade expérimental, certains tentent de prévoir des activités criminelles avant qu’elles ne surviennent.» Happylife prétend ainsi détecter l’humeur des membres d’une même famille. Alignés sur un tableau, une série de cercles électroniques mesurent l’état d’esprit de chaque utilisateur par lecture rétinienne. Histoire de prévenir les bonnes comme les mauvaises actions du sujet ainsi analysé. Alors oui ça fait peur et personne n’en voudrait chez soi. Mais c’est le but du collectif de designers: provoquer une crise morale en repoussant les limites du design dans leurs derniers retranchements.

La menace invisible favorise aussi la distance ironique. La Néerlandaise Julia Veldhuijzen van Zanten propose un kit de spray au poivre à faire soi-même. Le mélange est ensuite versé dans un atomiseur à l’ancienne mais affecte la forme d’une grenade à main. La styliste Ying Gao imagine une robe camouflage qui réagit aux flashs des photographes en couvrant la pudeur de sa propriétaire. Il y a aussi le contre-pied cynique. On se souvient de ces lampes de Philippe Starck dont les pieds en métal doré reprenaient des modèles de mitraillettes. Le groupe Humans Since 1982 a créé une suspension où chaque abat-jour est une carcasse de mouchard urbain. Avec ses réflecteurs noirs et son look d’insecte, Surveillance Chandelier ressemblerait presque à un plafonnier vintage de Serge Mouille. Suspendre les objets de l’autorité au-dessus du salon n’est-ce pas le signe ultime d’une certaine aliénation?

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