Théâtre

Oblomov, la paresse sans bâiller

Dorian Rossel adapte pour la scène le grand roman russe de l’oisiveté. Collective et aérée, la proposition a l’art de ne rien fermer

Oblomov, la paresse sans bâiller

Scène Dorian Rossel adapte pour la scène le grand roman russe de l’oisiveté

Collective et aérée, la proposition a l’art de ne rien fermer

Ne rien faire. Du tout. Strictement, prodigieusement rien. Telle est la règle d’Oblomov, héros de la littérature russe né en 1859, qui a donné son nom à l’oblomovisme, l’art de la paresse absolue. Ça vous fait rêver? Oui, mais… C’est justement ce «oui, mais» que met en scène Dorian Rossel, qui a conjugué le talent de sa compagnie romande, la Super Trop Top, avec celui de la troupe française O’Brother Company. Et il en faut, du talent, pour raconter cette balade philosophique au pays de la léthargie sans plonger le public dans un coupable ennui… Couvertures, divan, lit géant: sur un rythme et dans un visuel à lui, le spectacle décline les outils de l’inertie, pose la question de l’engagement dans la «vraie vie». Il renvoie aussi chacun à la juste gestion entre passivité et frénésie.

Dorian Rossel affectionne les questionnements intimes relayés par un collectif. Dans Quartier lointain, BD-culte de Jiro Taniguchi que l’artiste romand a adaptée pour la scène en 2009 – son grand succès –, huit comédiens et musiciens se partageaient la quête très personnelle de Hiroshi, père de famille de 48 ans qui revenait dans son corps de 14 ans pour comprendre le brusque départ de son père à ce moment. Fuite, vertige existentiel, impossibilité d’assumer la réalité, l’histoire privée se racontait à plusieurs corps et plusieurs voix. On retrouve ce thème de l’impuissance dans Oblomov, roman-culte d’Ivan Gontcharov écrit en 1859 et adapté pour la scène par Dorian Rossel et sa fidèle dramaturge, Carine Corajoud. Et, de nouveau, il revient à un groupe soudé, solidaire et solaire, d’exprimer les affres d’un être isolé.

Ce principe de confier à une multitude l’expression d’un syndrome privé a deux mérites. Déjà, il amène un sourire dans une thématique spleenétique. Quand Oblomov rencontre pour la première fois Olga – la jeune fille brillante censée sortir l’original de sa torpeur –, il y a, sur la scène du Forum Meyrin, trois Oblomov pour deux Olga. On est quitte de la solennité du premier rendez-vous! Par contre, lorsque la situation devient plus grave entre les amoureux, Dorian Rossel les place, seuls, sans doublure, l’un en face de l’autre, et là, on est saisi par l’émotion. On pleure avec Olga (Elsa Grzeszczak), on regrette l’inertie d’Oblomov (Xavier Fernandez-Cavada), sa fatale inaction.

Mais le recours au chœur a aussi une autre vertu: inviter le public dans le paysage mental du héros. Certes, Oblomov est extrême dans son culte d’une enfance dorée et dans sa vénération d’une Russie aristocratique, oisive et dépassée. Il a d’ailleurs pour meilleur ami Stolz, son exact opposé. Un homme entreprenant, disciple de la modernité (Fabien Joubert). Cependant, n’y a-t-il pas de l’Oblomov en chacun de nous? Une envie, parfois, de fuir devant ses responsabilités? Une peur d’affronter une échéance plus corsée? En multipliant les Oblomov sur scène, Dorian Rossel renvoie chaque spectateur à son oblomovisme latent avec un clin d’œil amusé…

Et visuellement? Comment le décor de Sybille Kössler et Clémence Kazémi traduit-il le roman? A travers des signes extérieurs de grande torpeur. Tout commence avec un parterre de couvertures. Une mer de tissus qui invite à se coucher, ce que ne cesse de faire le héros. Derrière lui, un immense divan occupe toute la largeur du plateau. Enfin, un miroir renvoie le revers de l’action, ce moment, par exemple, où Zakhar, le fantasque domestique auquel Rodolphe Dekowski prête toute son élasticité, s’effondre de sommeil à l’insu de son maître fâché.

Car, c’est bien connu, une fois réveillé, l’éternel dormeur ne supporte pas l’apathie de sa maisonnée. Il tempête, vitupère, use de mauvaise foi, fustigeant les blocages dont il a, au fond de lui, honte d’être l’auteur… Une fois de plus, un Russe excelle dans l’étude raffinée des contradictions humaines.

Gontcharov pousse même l’élégance jusqu’à accorder des vertus à Oblomov. Son personnage est une marmotte dans sa grotte? Oui, mais il est honnête et fidèle. Et vu sa léthargie, il ne s’est jamais compromis. Et puis, il est sage. Préférant la vie simple à la campagne aux carrières dans les «villes-lumières»… Dorian Rossel a l’intelligence, lui aussi, de ne pas se prononcer pour ou contre le velléitaire. Il a raison. La crise aidant, on aura peut-être tous, bientôt, le loisir – et le plaisir? – d’être des Oblomov…

Oblomov, Forum Meyrin, jusqu’au 14 fév., 022 989 34 34, www.forum-meyrin.ch. Du 15 au 25 mai, Kléber-Méleau, www.kleber-meleau.ch

Chez Dorian Rossel, il revient au groupe soudé, solaire et solidaire d’exprimer les affres d’un être isolé

Publicité