André marcon

Obsédé textuel

L’acteur interprète le Capitaine Marlowe dans «Au cœur des ténèbres», adaptation du récit de Joseph Conrad, ce soir et samedi aux Jardins musicaux de Cernier

N’attendez pas d’André Marcon des vérités définitives sur le théâtre ou sur le monde. Le comédien français, 62 ans, le regard à l’affût, a beau avoir joué pour les metteurs en scène les plus marquants (Planchon, Grüber, Lassalle, Françon), magnifiquement servi les textes fleuves de Valère Novarina ou régulièrement tourné pour Jacques Rivette, Alain Tanner et Olivier Assayas, il ne cède pas à la tentation des grandes déclarations. C’est peut-être lié à sa formation. Enfant de Saint-Etienne, issu d’un milieu très modeste – son père était manœuvre –, André Marcon a quitté l’école à 15 ans sans développer l’art de la dissertation. Plus certainement, c’est une affaire de conviction: «la vérité est dans le texte. Les mots des poètes parlent d’eux-mêmes.» Dans le ciel d’Auvernier, un avion militaire rejoint sa base à Payerne, sur l’autre rive du lac de Neuchâtel. Un ange d’acier passe, on regarde le comédien, toujours concentré, et on lui donne raison.

Aux Jardins musicaux de Cernier, André Marcon est le capitaine Marlowe, narrateur d’Au cœur des ténèbres, spectacle musical adapté du récit de Joseph Conrad. Sa mission? Se mettre à l’écoute de la composition originale de Martin Pring pour suivre au mieux le fil du son. Mais aussi, remonter le fleuve Congo pour récupérer Kurtz, agent rebelle de la Société belge du commerce qui a inspiré le personnage fascinant d’Apocalypse now, interprété au cinéma par Marlon Brando. Marlowe-Marcon se tient en retrait, observe et relate l’Afrique de la fin du XIXe siècle. «Ce qui me frappe chez Conrad, c’est sa méticulosité chatoyante. On pense à Rimbaud. La langue est à la fois musclée et multicolore.»

Le texte, sa texture, mobilisent d’entrée ce passionné de musique qui rêve d’interpréter un chef d’orchestre. Y a-t-il chez Conrad, un regard critique sur le colonialisme? «Oui et non. Disons que Conrad reconnaît aux Africains le statut d’êtres humains, ce qui n’était pas alors acquis pour tout le monde. Mais il mentionne aussi la sauvagerie des autochtones. De toute manière, ce texte est un voyage à l’intérieur du mystère humain.»

Le mot, ce chaman. Qui contient et révèle. Voilà l’obsession du comédien. «Cette règle du travail acharné sur la partition, je l’ai apprise de Michel Bouquet. Mon maître absolu au théâtre, car il peut travailler un rôle pendant plusieurs années pour dégager son essence.» André Marcon a rencontré Michel Bouquet en 1979, lorsqu’ils répétaient ensemble No man’s land, de Pinter, dans une mise en scène de Roger Planchon. «Une catastrophe, je suis passé à côté du rôle. Michel Bouquet, lui, était impérial. D’une comédienne qui avait joué Racine pendant trente ans, Michel disait, admiratif: «ses vers tombaient comme des colonnes doriques!». Michel Bouquet atteint cette évidence que je recherche.» On comprend dès lors que le théâtre politique des années 1970 ait peu convaincu André Marcon. «C’est vrai. On parle des années de plomb pour évoquer ce temps d’activisme violent. Pour moi, c’était vraiment des années de plomb! J’étais très malheureux dans ce théâtre à thèse qui rejetait les grands auteurs du répertoire.» Pourtant, Marcon est bien entouré. En 1971, il fonde le Théâtre éclaté d’Annecy avec Alain Françon, Christiane Cohendy et Dominique Valadié, il y a pires partenaires. De plus, il doit à ce théâtre engagé, celui de la décentralisation, sa naissance à la scène. «En effet, tout a commencé avec Jean Dasté. Un jour, à 10 ans, j’ai vu sur une place publique Le drame du Fukuyumaru, une pièce sur la bombe atomique jouée par sa troupe installée à Saint-Etienne. J’ai su que c’était là, sur un plateau, que je voulais être.» Ses parents redoutent le côté saltimbanque du métier, mais comme Jean Dasté engage le jeune homme à 17 ans, la passion finit par l’emporter. Depuis, Figaro, Baal, Tartuffe et, en 2007, au Théâtre de Carouge, Alceste, sont autant de personnages que le comédien a marqués de son empreinte: physique terrien, verbe aérien.

Qualités qui lui ont valu d’être approché par Valère Novarina, poète sourcier, inventeur de langage. «En 1984, il m’a confié Le monologue d’Adramélech. Depuis, je n’en finis pas d’explorer ses textes comme on éclaire d’une torche les parois d’une grotte préhistorique. J’y fais sans cesse de magnifiques découvertes!» Et qualités qui lui ont permis peut-être de séduire Dominique Reymond, comédienne captivante elle aussi. Le théâtre, une affaire de famille? «Non, nos deux filles de 15 et 20 ans ne perpétueront pas la tradition. La première se dirige vers le graphisme et la seconde ne marque aucun intérêt pour la scène. Tant mieux, c’est un métier si difficile. Le matin, je ne me lève pas avant d’avoir dit intégralement mon texte.» Voilà pourquoi André Marcon ne se perd dans de grandes déclarations: il est hanté par un principe de haute fidélité.

Au cœur des ténèbres, les 19 et 21 août, à 20h, aux Jardins musicaux de Cernier, rés. 032 889 36 05, www.jardinsmusicaux.ch

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