«Ghörsch mi? Ghörsch mi nid? Du ghörsch mi nid! Ghörsch mi itz? Itz ghörsch wyder nüt.» L'heure n'est pas au cours de dialecte bernois assimilé avec discipline. Il s'agit de poésie, de jeu de langues, de rondes phonétiques qui se succèdent sur plusieurs sujets. Là, deux minutes durant, c'est un essai sur l'effervescence des grands magasins. Et aux interrogations réitérées de l'orateur répondent les notes de l'accordéoniste. Ils sont assis sur scène, sans fard - dans un café de Berne - et représentent le collectif «Bern ist überall» (ou «Berne est partout»).

A une période où les connaissances d'allemand standard occupent l'actualité alémanique, ce groupe d'artistes bernois se fait chantre de l'oralité. Ils sont poètes, musiciens, ou auteurs de théâtre, trois ou plus sous les projecteurs selon les soirées et les lieux. Avant tout des acrobates du langage, jongleurs des dissonances et des tonalités. Guy Krneta, Pedro Lenz, Beat Sterchi, Adi Blum, Gerhard Meister, Stefanie Grob, Michael Pfeuti, Michael Stauffer et Margrit Rieben ont pour l'heure un CD à leur actif, enregistré lors d'une apparition dans le Café Kairo de Berne. Et les adeptes sont nombreux. «Ils nous prouvent que la littérature du dialecte n'appartient pas au musée», commentait récemment la NZZ am Sonntag.

Qu'ils parlent d'un conteur de fables désespéré d'aboutir à la fin de ses récits, qu'ils dissertent sur le terme «mot» ou sur la carte cumulus de la Migros, l'humour et le rythme ravissent. Cela dure de 30 secondes à 5 minutes, selon l'histoire et l'orateur. «Nous voulons une littérature inscrite dans le lieu où nous vivons. D'où le choix de l'oralité et du dialecte. Le travail de l'écrivain est d'ouvrir un espace de parole. Cela n'a rien à voir avec une volonté de reproduire la réalité suisse», explique Guy Krneta, auteur de théâtre.

Ils sont tous ou presque des disciples de la plume, la quarantaine ou un peu plus, surtout friands du contact avec le public. L'histoire de «Bern ist überall» a débuté en 2003, lors d'une rencontre d'écrivains organisée à Lucerne. Un même amour de la langue, du rapport à la scène. Ont suivi le manifeste du groupe et une pléiade de soirées de performances, liées ou non à une thématique - comme la langue et l'école. C'est du spoken word à la bernoise, poésie sans académie. Depuis quatre ans, ils se retrouvent régulièrement pour clamer que la langue est une scène. Chacun écrit ses textes. Ils s'inspirent de la tradition des dadaïstes, des avant-gardistes de la poésie concrète et choient la slam poetry. «Notre langue est Partout. Notre langue s'appelle le Partout. Nous parlons le Partout. Nous écrivons en Partout. Le Partout est notre langue qui ne nous appartient pas», rappelle leur manifeste, traduit en français.

Le choix du bernois est arbitraire, assure Pedro Lenz, 42 ans, auteur d'un petit lexique de la littérature provinciale (Das Kleine Lexikon der Provinzliteratur). «Nous ne considérons pas le dialecte comme un critère d'identité. Simplement, il existe. Nous plaidons pour la multiplicité. Le complexe par rapport à l'allemand n'existe pas entre nous. C'est souvent le monde politique qui en use selon ses besoins.» Le collectif a fait du bernois un mode d'expression poétique, matière modelable à l'infini et qu'il mixe à l'anglais, au français ou à l'espagnol. A Berne, une longue tradition s'est développée autour du dialecte avec les poètes Jeremias Gotthelf, Kurt Marti ou, dans les années 1970, le chansonnier Mani Matter. Bern ist überall s'inscrit dans cette lignée mais en refusant le cloisonnement. Ils aspirent à dépasser les superficialités et les asservissements de la parole. Le plaisir de l'écoute est garanti, avec plus ou moins de profondeur selon les productions.

Ces troubadours du langage aimeraient rallier les terres romandes, combattre certains a priori. Ils sont aguichés par le travail sur la langue d'auteurs comme la Valaisanne Noëlle Revaz et son Rapport aux bêtes. Ils ont déjà collaboré avec Daniel de Roulet pour une production bilingue intitulée L'Europe au milieu de la Suisse, organisée à Loèche l'automne dernier en marge de la votation sur le milliard de la cohésion. Daniel de Roulet: «Ces poètes savent qu'il est difficile, avec le dialecte, de se détacher de l'étiquette de conservateur ou de traverser la frontière linguistique. Mais ce qui les passionne, c'est la langue comme objet polychrome. Et ça leur réussit.»

Informations: http://www.menschenversand.ch/ueberall