Femme large, en décolleté de chair, la guitare qui bandouille. Elle chante «Water Boy», avec des cris où le suave gerce. Odetta, beaucoup ne savent pas de ce côté-ci de l'Atlantique. On se souvient, ce jour de 1963 à Washington, du rêve d'un pasteur noir. Et pas forcément de ce chant, ramassé très au fond de la marche pour les droits civiques, celui d'Odetta. «O Freedom», qui dégageait les cieux, qui anticipait la mort («Je coucherai dans ma tombe avant d'être libre»), l'affrontement et la mémoire. Odetta est morte, le 2 décembre, d'une faiblesse cardiaque. Elle avait 77 ans. Pensait chanter le jour où Barack Obama prendrait la Maison-Blanche.

Elle naît Odetta Holmes, Birmingham, Alabama. Une petite ville de fausse humilité dont les églises noires brûleront bientôt. Ce 31 décembre 1930; la maternité est réservée aux Noirs, comme certains lavabos, et le cul des bus. Alabama des couleurs. Rosa Parks, une native du même Etat qui lance le boycott des transports publics, déclare bien plus tard au sujet d'Odetta qu'elle est la seule voix à lui avoir inspiré son combat. On ne sait très bien d'où arrive le chant d'Odetta. Mais il baigne sur l'histoire de la musique américaine, comme une lumière douce.

Bob Dylan, son fan

Installée enfant en Californie, elle continue de traquer les rimes sudistes. La famille Lomax vient de publier ses chants de prisonniers. «Des chants de liberté», dit Odetta qui les rameute dans les cafés beatniks de San Francisco. Une guitare. Un corps de matrone, timbre de boxeuse. Bob Dylan tombe instantanément amoureux de la femme et du répertoire. «La première chose qui m'a rapproché de la chanson folk, c'est Odetta.» Le premier disque, Odetta Sings Ballads and Blues en 1956, nourrit trois générations de chevelus, de jazzeurs, de panthères noires et de révolutionnaires. Il faudrait publier un livre sur ce que Janis Joplin, Joan Baez, Bruce Springsteen, Abbey Lincoln ont dit d'Odetta. Une déesse. La clé. Un carrefour.

Voix de l'émancipation noire, elle meurt quelques jours après Miriam Makeba. L'hiver est cru pour les libertaires. Il y a quelques mois, Odetta chantait encore. «I Feel like a Motherless Child», je me sens comme un enfant sans mère. Son phrasé, venu de très loin, le silence qu'elle abandonnait, suspendu au bout du son. Tout cela nous laisse orphelins.