Odile Duboc est l'invitée spéciale du Festival franco-suisse «dansez!», qui débute ce vendredi à Annemasse. En ouverture Trois Boléros, œuvre majeure de la chorégraphe française, créée à Mulhouse en 1996 sur la musique de Ravel. Le lendemain à Meyrin, Odile Duboc interprétera elle-même un solo, Overdance, qui fait partie de sa Nouvelle histoire, trois pièces courtes et délicates.

Le Temps: Contrairement à la tradition chorégraphique française, qui doit beaucoup au théâtre, on qualifie votre danse d'abstraite. Etes-vous d'accord?

Odile Duboc: Je ne cherche pas à raconter des choses, en ce sens je suis abstraite, mais j'ai envie de faire passer de l'émotion à travers les corps. J'ai toujours eu le souci de comprendre où j'en étais dans mes sensations physiques et de le communiquer à ceux qui travaillent avec moi. Je parlerai toujours du plaisir du corps dans l'espace.

– Comment avez-vous évolué au cours de votre carrière?

– J'ai toujours dansé plus ou moins de la même manière, sans disposer forcément des mêmes moyens techniques. En 1984, lorsque j'ai présenté mon premier spectacle au Théâtre de la Bastille, à Paris, il y avait déjà une matière qui ressemble à ce que je fais aujourd'hui. C'est plus tard, en voyant des travaux sur le contact physique et l'improvisation comme les pratiquait Mark Tompkins, que j'ai eu envie de travailler sur le rapprochement des corps, sans pour autant aspirer à la fusion. Mon spectacle Insurrection s'inspirait déjà de la confrontation des corps: il n'était pas encore abouti, mais j'avais découvert le plaisir et le besoin d'explorer les relations qu'entretiennent plusieurs corps. Corps portés non plus par les mains mais par d'autres parties du corps.

– Quelles sont les principales étapes de votre recherche?

– Il y a trois spectacles phares: Insurrection (1989), Projet de la matière (1993), et Trois Boléros (1996). C'est avec le second que j'ai découvert une façon de mettre les danseurs en relation avec les éléments – l'air, l'eau et le feu. En réalisant que mon propre corps passait par des états similaires, j'ai construit un travail avec des objets – le mou, le dur, des ressorts qui explorent les appuis possibles du corps sur la matière. On a travaillé ensuite sur la mémoire de ces sensations. Cela a été une révélation, pour moi comme pour les danseurs.

– On vous rapproche volontiers de Cunningham, non seulement pour le caractère abstrait de votre danse, mais aussi pour l'utilisation de l'espace.

– Merce Cunningham travaille un état de corps très rigoureux et un peu mécanique dans lequel je ne me reconnais pas du tout. En revanche, j'adhère totalement à sa conception de l'éclatement dans l'espace. Je ne partage pas non plus sa conception de la relation entre la musique et la danse, attribuée au hasard, puisque j'ai besoin d'une cohérence ou d'une adhésion totale entre les deux. C'est pourquoi j'ai tendance à utiliser des bandes-son qui fonctionnent comme des musiques de film.

– Que cherchez-vous à partager avec le spectateur?

– J'essaie de communiquer des émotions, en étant proche de ce que je suis en dehors de la scène. Je m'intéresse par exemple à la circulation urbaine, mais aussi à la force qui se dégage d'un tracé avec six danseurs qui ressemble à un vol d'oiseaux. Ce sont les glissements dans l'espace qui me fascinent. Il y a dix personnes quelque part sur scène, puis soudain plus que deux, ailleurs.

– Qu'est-ce qui motive le mouvement?

– Mon énergie, c'est le désir. Le désir d'avoir envie tout d'un coup de me retrouver dix mètres plus loin. C'est cela qui me donne la force de faire le trajet, et non pas une force musculaire latente. Je m'amuse avec ça, je suis très ludique avec l'espace.

Festival «dansez!», du 15 janvier au 19 février. Trois Boléros, au Château Rouge à Annemasse, vendredi 15 janvier à 20 h 30 (tél. 0033 450 43 24 25), et Nouvelle histoire, au Forum Meyrin, samedi 16 janvier à 20 h 30 (tél. 022 328 08 18).