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Odyssée familiale sur les bords du Mississippi 

Jesmyn Ward, double lauréate du National Book Award en 2011, compose avec «Le chant des revenants» un gospel poignant dans une Amérique hantée par ses démons. Mais où les disparus tendent une main secourable aux vivants

Pour les romanciers afro-américains, prendre la relève de James Baldwin ou de Toni Morrison n’est pas une mince affaire. Un pari de taille, que lancent des auteurs comme John Edgar Wideman, Chimamanda Ngozi Adichie, Ta-Nehisi Coates, Teju Cole, Jamaica Kincaid. Et désormais, Jesmyn Ward, double lauréate du National Book Award, en 2011 pour Bois sauvage et en 2017 pour ce Chant des revenants qui vient d’être traduit chez Belfond. «En choisissant de m’identifier comme Noire, je suis restée fidèle à mon histoire, à celle de mes proches, à mes choix politiques et moraux», dit celle qui a aussi des ancêtres européens.

Née en 1977 dans l’Etat du Mississippi – où elle vit toujours, à Delisle –, Jesmyn Ward a été la première de sa famille à bénéficier d’une bourse universitaire avant de signer Bois sauvage où, déjà, elle s’attaquait aux racines du mal américain, celui qui continue à diviser Noirs et Blancs depuis l’époque de l’esclavage.

Hantise de la prison

Quant au Chant des revenants, c’est un gospel poignant, un roman choral où les eaux du Mississippi charrient tous les cauchemars d’un petit clan dévoré par la drogue, la maladie, la hantise de la prison et de l’abandon. Sous un ciel bas, «une passoire argentée prête à libérer ses eaux», c’est le jeune Jojo, 12 ans, qui entre le premier en scène. Ce garçon métis vit avec ses grands-parents maternels dans une ferme isolée, au lendemain de l’ouragan Katrina. Près de lui, sa petite sœur Kayla, 3 ans, qui «sent la paille cuite au soleil» et qu’il cajole comme un ange.

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Et il y a aussi Mamie, sa grand-mère noire qui se meurt d’un cancer, «asséchée par la chimio», tout en léguant à son petit-fils ce qu’elle a appris de la vie: «Devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans le courant, apprendre quand il faut se cramponner, jeter l’ancre ou se laisser porter. Notre monde se moque des vivants et les change en saints après leur mort. Il n’arrête jamais de nous torturer.»

Une voix libératrice

Et lorsque Jojo a besoin de tendresse, il court se réfugier dans les bras de son grand-père. Un trésor de bonté, «mince et brun comme un jeune pin», qui lui apprend à dépecer les boucs et lui raconte des histoires remontant à l’époque où ses ancêtres noirs recueillaient la barbe des vieillards pour bourrer les matelas. «Quand je l’écoute, dit Jojo, sa voix devient une main qu’il tend vers moi comme s’il me caressait le dos et alors je peux échapper à tout ce qui me fait croire que je ne lui arriverai jamais à la cheville.»

Merveilleux personnage, ce Jojo, «un chaton sauvage» débordant d’innocence, que Tom Sawyer aurait pu choisir comme compagnon de bourlingue sur les berges du Mississippi. Mais il lui arrive parfois de sombrer dans de longues crises de cafard. Parce que son père Michael, un Blanc «barbouillé de tatouages», né dans une famille affreusement raciste, purge 3 ans dans la prison de Parchman pour trafic de drogue. Et parce que Leonie, sa mère toxico, ne va pas bien, désormais incapable de s’occuper de ses deux enfants. Avec sa «peau café au lait et ses lèvres prune», elle n’est plus qu’une «blessure ambulante» depuis la mort d’un frère qui ne cesse de la hanter et de venir troubler ses nuits lorsqu’elle a pris trop de «boules magiques» afin de chercher l’apaisement.

Le fouet sur la chair

L’autre revenant du roman, c’est Richie, un ado qui a été enfermé dans une ferme pénitentiaire pour avoir volé de la viande séchée, avant une mort atroce évoquant les pages les plus sombres de Toni Morrison dans Beloved. «A 13 ans, dira-t-il depuis l’au-delà, je savais déjà que le fouet peut trancher dans la chair comme dans du beurre. Je savais que la faim peut faire mal, et creuser les corps aussi facilement qu’une courge.»

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Et lorsque le père de Jojo annoncera sa libération, ce dernier grimpera avec sa petite sœur dans la voiture de Leonie pour le ramener de sa prison, l’antichambre des enfers, «un endroit pour les morts, aussi horrible que les chaînes en métal qui font aboyer les chiens comme des dingues», écrit Jesmyn Ward, avant de raconter le retour de Jojo et des siens chez ses grands-parents, au fil d’un road trip où se précipitent tous les démons de l’Amérique noire, entre tensions raciales et souvenirs de l’esclavage. Avec une écriture tout en vagues et en ressacs, comme les eaux du bayou qui «montent et descendent avec la lune».

Présences d’outre-tombe

A travers cette histoire – jamais misérabiliste – d’une famille naufragée qui, malgré les écueils, se cramponne à la vie, Jesmyn Ward rappelle bien des voix de la littérature du Deep South. Elle sait que «le temps grignote tout» et que la souffrance «peut dévorer une personne jusqu’à n’en laisser que la peau, les os et une fine pellicule de sang». Et la romancière sait aussi ajouter à son récit de longues parenthèses d’onirisme halluciné, lorsque les fantômes viennent interpeller les vivants.

«A l’image des écrivains sud-américains qui ont inventé le réalisme magique, de nombreux auteurs noirs utilisent le surnaturel pour décrire des événements horribles, comme l’esclavage ou l’emprisonnement. La magie est la seule manière d’affronter tout cela», dit Jesmyn Ward qui, comme Faulkner et tant d’autres, sait faire entendre le bruit et la fureur d’une Amérique encore enchaînée à son passé. Tout en laissant murmurer les revenants, surgis d’outre-tombe pour consoler ceux qui souffrent.


Roman
Jesmyn Ward
Le chant des revenants
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé
Belfond, 270 p.

Citation:

«Notre monde se moque des vivants et les change en saints après leur mort. Il n’arrête jamais de nous torturer»

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