On a souvent reproché à François Rochaix son théâtre appliqué et figé, trop soucieux d'expliquer. Dans ses spectacles grand format, plus que dans ses pièces d'alcôve, le directeur du Théâtre de Carouge s'est en effet attaché à privilégier le sens sur les sens et a rarement laissé à l'implicite dramatique le soin de défendre ses idées. Dès lors, puisque le théâtre est expérience et non conférence, notre frustration de spectateur semblait devoir toujours se répéter.

Et puis voilà que, à la faveur de cet Œdipe à Colone dans lequel le célèbre héros s'affranchit de la fatalité, le metteur en scène trouve lui aussi une fluidité d'énoncé, une jouerie, une grandeur même, qui réjouit. Et qui restitue une vraie actualité à ce texte écrit par Sophocle quatre cents ans avant J.-C. Car, quoi de plus brûlant que cette lutte d'influence entre deux cités, se disputant une présence symbolique pour les protéger?

Dans la littérature universelle, il y a personnage plus chanceux qu'Œdipe. Au gré d'un résumé d'Œdipe-Roi servi avant le plat de résistance, François Rochaix rappelle comment la fatalité a broyé celui qui a tué son père et épousé sa mère. Ainsi, une vingtaine d'années après avoir libéré Thèbes de la Sphinge, le souverain, confondu, aveugle et déchu, en est expulsé. Il entame alors, au bras de sa fille Antigone, une errance qui le mènera dans les faubourgs d'Athènes, à Colone.

Là, parce qu'il reprend ses droits et dit tout haut ce que longtemps il a ruminé tout bas, Œdipe se libère de la malédiction et reçoit des dieux l'éternité en guise de compensation. Mais, au-delà de cette émancipation, l'intérêt d'Œdipe à Colone réside aussi dans le débat qui oppose Thésée, roi d'Athènes (Christian Grégori, élégant et raisonné), Créon, régent de Thèbes (Laurent Sandoz, maffieux à souhait) et Œdipe (Daniel Ludwig), qui finira par trancher. L'enjeu? Un oracle, à nouveau. Il annonce que la cité qui protégera le roi errant sera protégée à jamais. Autrement dit, une présence symbolique en guise de bouclier. Œdipe doit-il oublier les mauvais traitements infligés par les dirigeants de Thèbes et rejoindre la cité de ses ancêtres pour la sauver? Ou choisira-t-il Athènes afin d'honorer l'humanité de Thésée qui l'a accueilli sans trembler? C'est un peu le combat de la raison éclairée contre le devoir du sang et les sombres affections... C'est en tout cas une formidable matière à jouer où chacun, du plus puissant au plus soumis, y va de son avis. Ainsi, parallèlement aux grands et à leurs propos dûment argumentés, on entend le petit peuple s'échauffer, se réjouir ou s'effrayer. Et c'est par lui, sur le plateau du Carouge, que se déversent les flots de vie.

Mais le décor tout d'abord. S'inspirant des banlieues méridionales d'aujourd'hui, Jean-Claude Maret élève, sur les côtés, des immeubles blancs de facture rudimentaire et dont la colonnade évoque le passé antique de la cité. Au centre, un terrain vague, improbable mais néanmoins intouchable lieu de culte des Euménides, divinités à la fois bienveillantes et vengeresses. Un paradoxe que relaie ce chœur d'habitants qui, dans son bon sens couard, alterne invectives et encouragements à l'adresse de l'étranger. Parfois, ce noyau de citoyens emmené par les très convaincants Claude Thébert et Isabelle Bosson monte dans les travées et, égrenant les terribles souffrances de la vieillesse, presse le public à s'interroger sur le même objet. Auparavant, cette plèbe a déjà chanté les louanges de Thésée, et, sur un fond de percussion réalisée en direct par l'un deux (Thierry Debons), elle frémira encore sous les coups de tonnerre et les fulgurances du dieu des dieux. La vie, donc, comme si on y était. Et ce n'est pas Marie Probst ou Elodie Bordas dans le rôle des deux filles, ni, bien sûr, Daniel Ludwig, qui démentent ce flux d'intensité. Sous les traits d'un Œdipe rugueux et enragé, le comédien bernois fait frissonner. Il touche aussi, lorsque, au comble de l'abattement, il s'effondre sur une chaise et s'exclame: «Je suis abîmé!» Peut-être l'acteur germanophone aboie-t-il un peu ses fins de phrases. N'empêche. Dans son regard allumé, presque possédé, il y a toute la rage légitime que le héros maudit a accumulée au fil des années. Puissant.

Œdipe à Colone, Théâtre de Carouge, rue Ancienne. Jusqu'au 18 mars, rés. 022 343 43 43, http://www.theatredecarouge-geneve.ch, 2h50 avec entracte.