A l’ère du selfie, la dimension identitaire du vêtement est plus forte que jamais. Que porter, et pour dire quoi de soi, telle que la question qui traverse l’exposition «Pour la galerie. Mode et portrait», dès le 17 septembre au Musée d’art et d’histoire de Genève.
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En robe de chambre pour la postérité

Soucieux de marquer son appartenance à l’élite de la société ou désireux de montrer son raffinement, Jean-Antoine Guainier-Gautier affiche son goût pour la mode exotique. Jean-Etienne Liotard représente le modèle dans une ambiance intimiste, sans perruque, en tenue décontractée et confortable, propice à la lecture et à l’écriture. La luxueuse robe de chambre rouge à motifs d’inspiration orientale rappelle combien l’Orient fascinait et était à la mode au XVIIIe siècle. Le bras droit appuyé sur un livre et une plume d’oie à la main, la mise en scène renvoie à l’image des philosophes, hommes de lettres et autres personnalités éclairées qui choisissent de se faire portraiturer en déshabillé pour la postérité.

Flower Power

Au milieu du XIXe siècle, les femmes fortunées enfilent une robe adaptée à chaque moment de la journée, mais aussi à des occasions ou activités spéciales. Une robe de promenade se porte en extérieur, pour voir et être vue, et se caractérise principalement par une traîne réduite. Ce type de vêtement est parfois décoré de motifs floraux, utilisés depuis le Moyen Age. Dès le XVIIe siècle, les techniques d’impression des tissus se développent, permettant la reproduction de fleurs toujours plus nuancées et réalistes. A la Belle Epoque, de nouvelles variétés fleurissent dans les jardins – les couturiers s’en inspirent jusqu’à nos jours, entre précision botanique et fantaisie végétale.

La tête dans les étoiles

Le regard tourné vers le ciel, les couturiers des années 1960 s’inspirent des avancées technologiques qui permettront à l’homme de marcher sur la Lune, en 1969. Les matériaux synthétiques – plastique, PVC, vinyle ou acrylique – défilent sur les podiums adaptant les codes de la combinaison spatiale au monde de la haute couture. La maison de couture italienne Sorelle Fontana revendique cette influence et nomme son modèle Moon Landing. A défaut de participer à la conquête de l‘espace, ces armures avant-gardistes ouvrent pour les contemporains des perspectives esthétiques sans limite.

Regardez-moi!

A son retour d’Angleterre en 1882, James Tissot entame une série intitulée La Femme à Paris pour relancer son activité sur le marché parisien. Il y propose sa version du portrait moderne et représente la figure grandeur nature (en pied ou à mi-corps), dans un environnement capturant l’esprit de l’époque, les modes éphémères et les plaisirs de la bourgeoisie aisée. Les réceptions officielles, les sorties à l’opéra et les bals constituent ainsi autant d’occasions de se parer somptueusement pour afficher sa réussite aux yeux de tous. Ici, la jeune femme s’avance dans une perspective frontale, attirant toutes les attentions. Vêtue d’une élégante robe noire au décolleté souligné de dentelle, elle invite le spectateur, dans une proximité surprenante, à prendre part au jeu croisé des regards.

Briller de mille feux

Paillettes, sequins, tissus or et argent: les designers s’assurent que leurs modèles attirent la lumière et les regards. Inspiré du cinéma hollywoodien, le vestiaire des années 1930 scintille. La paillette connaîtra alors, en même temps que le lamé, un immense succès. Le sequin provenant du terme arabe sikki (pièce de monnaie) est déjà utilisé, lui, depuis les années 1880. Sous les lustres éclairés à la bougie, puis, cent ans plus tard, sous les boules disco ou encore les feux des projecteurs, les robes étincellent et jouent à qui sera la plus belle.

Belle dans un sac de patates

Dans les années 1960, le mouvement anti-fashion s’oppose vivement à la mode ultraféminine des années 1950 et au retour du corset, nécessaire pour obtenir une silhouette en forme de sablier. Le mouvement s’élève contre les diktats de la haute couture parisienne et le rythme des défilés, poussant les femmes à renouveler leur garde-robe tous les six mois. Ici, le slogan les incite à être «belles dans un sac de patates» pour mieux «économiser sur les créations d’inspiration française». Au niveau de la poitrine, les lignes d’un patron de couture proposent de recouper le vêtement selon le style Empire ou trapèze (une référence à la première collection d’Yves Saint Laurent pour Dior).

Qui êtes-vous?

Le Retour de la mer s’inscrit dans la série des «simili-portraits» de Félix Vallotton. Au travers de cette production, l’artiste souhaite représenter des types d’humains plutôt que des individus. Les modèles anonymes des simili-portraits sont autant de prétextes pour expérimenter les formes, les contrastes de couleurs et de textures. La figure féminine du Retour de la mer révèle une épaule délicate dans un jeu autour de l’exhibition et de la dissimulation, également caractéristique de cette série. Cheveux courts, visage maquillé, corps hâlé, libéré des contraintes vestimentaires et morales, le modèle incarne la femme moderne des années 1920.

 

Léopard apprivoisé

La fourrure de léopard est très appréciée au XVIIIe siècle pour sa brillance et ses taches de forme variées. Son motif est rapidement imprimé sur textile. Il se voit pour la première fois, semble-t-il, sur des vêtements portés par les macaronis, jeunes gens excentriques et contestataires qui s’opposent vers 1770 au code vestimentaire sombre et strict des bourgeois anglais. Puis, ce motif inspire la haute couture, notamment Christian Dior. L’imprimé léopard se reproduit alors sur diverses matières. Il fait fureur, orne également sacs et accessoires féminins et se popularise de plus en plus.

Vert poison

Inventé en 1814 à Schweinfurt (DE), le pigment acéto-arsénite de cuivre est désigné sous plusieurs appellations, notamment «vert de Paris» à cause de son utilisation pour tuer les rats dans les égouts parisiens. En effet, sa grande toxicité vient de l’un de ses principaux composants, l’arsenic. Malgré sa dangerosité, il aura un immense succès grâce à sa luminosité et son intensité exceptionnelles. Il était utilisé un peu partout: jouets pour enfants, papiers d’emballage, colorant alimentaire, peinture artistique ou encore décoration intérieure. Dans le domaine de la mode, les conséquences ont été tragiques pour les teinturiers, puis pour la clientèle dont la peau était en contact régulier avec le poison.