Chaque œuvre d’art est attribuée à un artiste, une période et à une provenance, autrement dit l’historique de ses propriétaires. Il arrive que les experts reviennent sur l’attribution d’une œuvre tel que l’ont fait récemment les conservateurs de la Courtauld Gallery à Londres concernant «Le déjeuner sur l’herbe» de Manet. Sur la base d’une analyse technique, ils considèrent désormais que ce tableau n’est pas une copie de l’œuvre du maître, aujourd’hui exposé au Louvre, mais bien une version authentique. D’un seul coup, la valeur de l’œuvre passe de milliers à des millions. De tels changements d’attributions se produisent régulièrement et ne peuvent que réjouir les détenteurs. A l’inverse, ils fâchent les vendeurs qui en subissent les conséquences.

Des oeuvres dormantes

Les Anglais les appellent «sleepers», des œuvres «dormantes» dont l’identité réelle n’a pas été révélée soit par ignorance ou en raison d’une attribution erronée. Afin que le changement d’attribution d’un sleeper soit admis par le marché, l’expert reconnu comme autorité sur cet artiste doit au préalable accepter la nouvelle attribution. Pour des œuvres de grands maîtres tels que Léonard de Vinci, Caravage ou Raphaël, la pluralité d’experts reconnus sur le marché empêche fréquemment un consensus sur l’attribution d’un sleeper. Dès lors, ces œuvres restent dans l’incertitude et ne peuvent que difficilement, voire pas du tout, être vendues sous la nouvelle attribution.
Sur le marché, les sleepers surviennent principalement lors de ventes aux enchères de propriétés et de leurs contenus (mobilier et œuvres d’art). L’évaluation d’une collection importante d’objets en un laps de temps restreint augmente le risque de voir un tableau de maître attribué à son suiveur, son élève, un artiste contemporain au maître, à aucun artiste ou encore à un terme aussi large qu’«Ecole flamande».

Responsabilité

D’un point de vue de la responsabilité de la maison de vente pour la vente d’un sleeper, le vendeur doit surmonter plusieurs barrières. D’une part, les conditions de vente des maisons de vente excluent généralement toute responsabilité concernant l’attribution des œuvres mises en vente. D’autre part, le critère applicable en justice visant à déterminer si la maison de vente aurait violé son devoir de diligence vis-à-vis du vendeur, à savoir, si une maison de vente du même standing compte tenu des circonstances concrètes et des informations disponibles le jour de l’attribution aurait dû découvrir le sleeper. Et finalement, tous les risques et coûts liés à la procédure judiciaire qui aux Etats-Unis et en Angleterre dépassent régulièrement plusieurs millions. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir ces litiges se résoudre à l’amiable dans l’intérêt des parties prenantes.

* Chargée de cours à la London School of Economics and Political Science et directrice de la Fondation pour le droit de l’art.